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« Mes
élèves sont bavards ! »
Ce n'est pas sans résignation que la maîtresse a
fait cet aveu.
Le bavardage
en classe se mesure souvent au seuil de tolérance de l'adulte
qui n'est pas forcément le même pour le maître
de la classe ou pour le visiteur.
Le bavardage,
tour à tour minimisé ou dramatisé fait encore
l'objet de remontrances diverses qui s'expriment dans les livrets
ou sur les cahiers parfois avec virulence, justifient des punitions...
Selon les classes, le bavardage fera l'objet de commentaires
plus ou moins incisifs de l'enseignant :
« Vous vous croyez dans le dernier salon où
l'on cause ? » « Dites-nous donc
un peu de quoi vous parlez ! » Manière
de signifier que la classe n'est pas le lieu des échanges
privés. « puisque tu as envie de parler,
parle-donc ! » sommation en général
génératrice de silence.
Philippe
Perrenoud évoque sur son site « les onze dilemmes de la communication
en classe ». Il y rappelle comment
y fonctionne la communication et l'intérêt de « métacommuniquer »...
Le
professeur de philosophie Bernard Defrance veut quant
à lui « faire
taire les bavards »
Il décrit à la fois l'agacement du professeur interrompu
et l'ambiguïté d'un sentiment: s'ils
bavardent, c'est que mon autorité ne s'impose peut-être
pas naturellement... Peut-être même que mon cours
n'est pas suffisamment intéressant...
Une
réalité banale peut donner lieu à diverses
interprétations.
La classe,
lieu où l'élève va apprendre l'autorégulation,
est cet espace étrange où il faut apprendre à
se taire d'abord pour avoir le droit de parler ensuite.
Philippe Meirieu
a dénoncé cette société où
le zapping est roi. L'élève « pitonne »
sur sa télécommande comme on dit au Québec,
c'est à dire, prend rarement le temps d'écouter
un discours qui ne l'intéresserait a priori pas.
Il passe du coq à l'âne ou il commente en classe
comme le téléspectateur le ferait dans son salon.
Il ne pense pas faire violence à la parole de l'autre
en l'interrompant, pas plus qu'au cinéma le spectateur
ne réalise son incorrection lorsqu'il commente en direct
le film...
Il aimerait pouvoir passer très vite d'une activité
à l'autre...
Il
peut être par ailleurs difficile dans notre société
ou pour l'enfant dans sa propre famille, de se faire entendre.
A
la télévision, on invite au sein d'émissions
de variétés ou de divertissement des témoins
censés en quelques minutes nous rendre compte d'un point
de vue important. Tout se mêle dans un bruit à formes
multiples où il est difficile de faire le tri.
Le
bavardage est cependant une activité sociale non seulement
souvent sympathique mais nécessaire au lien social.
Lorsque je bavarde avec la boulangère je suis heureux
de pouvoir ainsi me rapprocher d'elle et découvrir que
nous partageons des centres d'intérêt au risque
d'agacer il est vrai, le suivant dans la file.
Dans l'entreprise, le bavardage est une manière
de mieux se connaître, de s'offrir des récréations...
Il reste à le mesurer pour conserver « de la
rentabilité ».
On connaît nombre de réunions qui dérivent.
Sur Internet le
clavardage
(bavardage via le clavier) est venu moderniser le bavardage en
proposant par la messagerie informatique instantanée des
échanges qui ne se caractérisent pas forcément
par la profondeur mais peuvent conduire à des échanges
d'informations de natures diverses allant de la confidence intime,
de l'échange convivial ou amical en passant par la rumeur
ou le « hoax ».
Bavarder,
ce n'est pas forcément aller contre quelqu'un, contre
le professeur, contre une organisation... c'est s'autoriser une
petite dérive, un chemin des écoliers, une divagation
salutaire à la fois pour s'échapper d'une routine
ou créer du lien... c'est quelquefois céder au
commérage, au « dire sur l'autre en dehors
de sa présence »... mais il est dans le bavardage
une jubilation contagieuse qui fait qu'il est difficile de ne
pas résister à délicieuse tentation d'y
céder.
Souvent,
le maître peut y voir et le recevoir comme une forme de
violence.
Marie Joseph Chalvin, dans « Prévenir conflits
et violence » chez Nathan (1998) nous rappelle des
postures de l'enseignant dont il est bon de pouvoir prendre conscience
:
la
passivité :
qui consiste à ne rien faire en espérant que les
choses vont s'arranger d'elles-mêmes.
En matière de bavardage cela commence avec le « faire
semblant » de ne pas entendre...
l'agressivité
:
qui consiste à intervenir sur le champ et trancher dans
le vif.
Cela peut parfois fonctionner avec efficacité apparente
mais peut aussi contribuer à perturber le fil du discours
de l'enseignant ou une organisation...et à blesser inutilement
l'élève...
la
manipulation :
qui consiste à chercher à contourner l'obstacle
pour ne pas perdre la face.
Cela peut se voir en organisant parfois des formes de travail
qui dissimulent le bavardage en le noyant (par exemple dans certaines
formes de travail de groupe).
L'assertivité
: qui consiste à exprimer avec aisance son point de vue
et ses intérêts sans anxiété, sans
dénier ceux des autres.
À ce titre lorsque Philippe Perrenoud engage les maîtres
à métacommuniquer,
il propose au maître d'être assertif.
Ici il s'agit de de communiquer sur la communication.
Philippe
Perrenoud propose ainsi (citation extraite de son site) : On
peut imaginer qu’un maître pose la question à
ses élèves : " Par moments, souhaitez-vous
que je me taise ? Souhaiteriez-vous avoir une demi-heure
par jour où personne ne dit rien ? " Peut-être
y a-t-il des classes où tout le monde dirait " Non,
non, ça va comme ça " et d’autres
où on verrait que c’est utile à l’hygiène
mentale, à une sorte de consolidation du travail intellectuel
de la journée. Pourquoi craindre de poser une question
aussi élémentaire ? Pourquoi ne pas demander
aux élèves ou aux étudiants s’ils
préfèrent travailler en petit ou grand groupe ?
En bref : la régulation des phénomènes
de communication passe par la reconnaissance commune de leur
existence, de leur complexité, de la difficulté
de donner une place à chacun sans perturber l’avancement
dans une tâche, de l’ambiguïté des normes
et des codes, de la multiplicité des valeurs, des stratégies
et des points de vue investis dans les interactions, en classe
comme partout ailleurs."
Il
serait même intéressant d'imaginer demander aux
élèves une représentation heuristique des
schémas de communication dans la classe à un moment
donné. Qui parle ? Qui écoute qui ? Quels problèmes
cela peut-il poser ou quels avantages ?
Quelques éléments
de diagnostic s'imposent néanmoins :
les
élèves bavardent...
Saurait-on
mesurer le temps de parole alloué dans la classe aux élèves
comme à l'adulte ?
Un
magnétophone qui tournera discrètement pendant
une heure devrait permettre de mesurer quand l'enseignant parle
et pour quelle « quantité ». Tous
les élèves peuvent-ils parler dans une journée
de classe ?
Dans
de nombreuses classes la parole de l'enseignant est omniprésente
y compris au moment où les élèves devraient
exécuter seuls des tâches et en silence.
N'arrive-t-il
pas au maître de bavarder ?
De répondre
sur son portable devant les élèves ?
De bavarder dans le couloir avec la directrice, un psychologue,
une dame de service... ?
De papoter lors de l'accueil avec les parents (y compris en parlant
sur les enfants) ?
les
élèves bavardent :
ils
créent dans la classe des petits espaces de communication
« décrochés » du grand-groupe.
L'espace
de la classe ne favorise-t-il pas l'émergence de ces « petites
salles de conversation » ?
tables en groupe,
tables ou espaces peu accessibles aux visites du maître
Un
plan en « u » où tout le monde se
voit avec la possibilité pour le maître de s'adresser
simultanément à tous permet à la fois plus
d'interactions mais de marquer symboliquement la parole du maître
ou celle de l'élève...
mes
élèves bavardent :
à
quel moment ?
Est-ce en fin d'activité ? Au cours d'un travail ?
Bavarder
les empêche-t-il d'avancer ou au contraire favorise un
savoir faire patient (bavarder en coloriant
une carte de géographie ou en collant des documents...)
?
le bavardage porte-t-il apparemment sur le travail ou sur toute
autre chose ?
Il
peut-être intéressant pour le maître de veiller
aux enchaînements ou aux transitions pour rassembler le
groupe, capter de nouveau l'attention des élèves
:
conclure une activité, se donner une respiration par un
chant, une comptine...
Si
l'activité orale est importante, parle-t-on
à bon escient dans la classe ?
Par exemple est-il opportun d'oraliser (lire à voix haute)
tout texte écrit présenté aux élèves
?
Est-il pertinent de reformuler toute consigne à
plus soif jusqu'à élucider de fait tout enjeu ou
situation problème ? N'est-il pas intéressant de
faire
chercher d'abord pour échanger ensuite, se questionner
mutuellement, expliciter les stratégies (bilans intermédiaires).
Les
élèves savent-ils toujours ce qu'ils sont en train
de faire ?
Ce qui est proposé n'est-il pas trop facile ?
Des élèves qui bavardent peuvent être aussi
des élèves qui ne se sentent pas impliqués
dans un échange en duo entre un élève par
exemple en difficulté et l'enseignant :
les pratiques différenciées peuvent prévoir
des temps d'ateliers dirigés par l'enseignant auprès
d'élèves en difficulté tandis que les autres
seront convoqués sur des activités écrites
à forte implication...
il est possible également de travailler « à
l'horloge »...

Mais...
si mes élèves sont bavards :
peut-être ont-ils aussi besoin de parler ?
- Réponses
possibles :
débats
métacognitifs
débat réglé
sur des sujets de la vie de la classe,
débat « philosophique »
débat sur le rallye maths ou les sciences
débat en histoire
débat interprétatif en littérature de jeunesse...
- dans
les passages des consignes :
faire
dire le plus possible les élèves
les inviter à interviewer le maître ou des camarades
pour comprendre une consigne
les inviter à reformuler en traduisant une consigne, une
expérience...
travailler à tout niveau des ateliers de langage oral
impliquant d'une part les petits parleurs, les moyens-parleurs
et les grands-parleurs (travail avec le magnétophone,
radio scolaire...),
apprendre à écouter sans prendre la parole pendant
un temps minuté
vivre des moments dans la classe où personne n'aura le
droit de parler, pas même l'enseignant et valoriser ces
moments de vrai silence : pour rappel dans de
nombreuses familles où la télévision ronronne
en permanence, il y a toujours « du bruit ».
En cycle 3, nous avons pu vivre jusqu'à une demi-journée
complète où nous apprenions à communiquer
dans la classe sans nous parler après des moments où
la parole avait été surabondante. Le silence dans
la classe devenait alors un luxe, luxe qui nous faisait découvrir
soudain des bruits extérieurs divers dont nous n'avions
pas pris conscience.
Le maître
apprend alors qu'il peut souvent parler à sa classe calmement
et pour des consignes très importantes en les chuchotant
presque.
Souvent, une sollicitation orale, un échange important
sera précédé d'un passage par l'écrit.
Face
à une classe bavarde, il
faut être modeste dans son désir de changement
et faire basculer les logiques : ce
n'est pas l'élève « bavard »
qui doit symboliquement attirer l'attention du maître mais
ce sera celui qui sera silencieux au moment opportun qui sera
valorisé.
« Bravo
! Je vois que Lou, Pierre et Sonia sont déjà silencieux...
je vais pouvoir leur présenter le document... il reste
encore un élève qui n'est pas prêt, il va
se reconnaître tout seul, voilà... »
La valorisation est un bon moteur.
A utiliser avec parcimonie un contre pied peut aider parfois
« Je t'interdis d'écouter ce que nous allons
dire maintenant, c'est quelque chose de très important
pour notre travail ! Tu parles depuis quelques minutes, cela
rend difficile mon passage de consigne. Je dois donner une information
capitale pour le travail... ne l'écoute surtout pas ! »
En général, l'élève est dans ce cas
très attentif.
Il
importe que le maître mesure à quel moment il est
partagé entre l'agacement ou la peur de n'avoir pas su
convaincre son groupe lorsqu'il le voit bavarder...
N'arrive-t-il pas que le maître s'inquiète aussi
du silence de ses élèves ?
Le maître va alors donner la réponse ou chercher
à faire parler « celui dont il sait qu'il sait »...
Peut-être
aussi faut-il s'interroger à l'avance au moment de la
préparation sur les modes de communication envisagés
dans la classe :
pour
tel travail recherche en silence, à tel moment possibilité
de poser des questions (dans certains cas il m'arrivait d'accorder
à la classe 5, 6 questions sur une consigne ou un travail
à faire, mais pas plus – aux élèves
de choisir une question pertinente qui n'avait pas déjà
été posée... du coup, meilleur écoute
et auto-régulation...)... On peut avoir au tableau des
symboles qui exigent de travailler en silence, qui autorisent
à chuchoter (il faut apprendre à le faire avec
les petits...).
Si
le silence est demandé... il serait bien que le maître
se taise aussi, à moins qu'il n'effectue un exposé
magistral. Dans ce cas il peut annoncer la durée de son
exposé et inviter les élèves par exemple
à prendre des notes...
Le
maître doit oser dire les choses sans porter de jugement
sur la personne.
Toute classe bavarde peut changer d'habitudes.
Le maître doit proposer de petits objectifs simples et
mesurables qui permettront de s'appuyer sur de premières
réussites pour progresser collectivement. Les individus
sont valorisés non seulement pour eux-mêmes mais
pour ce qu'ils apportent au groupe. Dans une classe, on apprend
ensemble.
Si jamais la colère devait s'exprimer, il est mieux de
l'anticiper, de la mimer voire de la théâtraliser
plutôt que de risquer de se laisser déborder. L'humour
est une très bonne manière de dédramatiser...
et vous ?
quel est votre point de vue sur la question ?
vos réactions et contributions
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