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les dangers de l'individualisation

Il peut sembler paradoxal d'attirer aujourd'hui l'attention sur les dangers de l'individualisation de l'enseignement alors que par ailleurs nous sommes fortement convaincus de l'intérêt de pratiques pédagogiques différenciées où l'élève, accompagné dans son parcours, trouve des réponses personnalisées à ses besoins.


La pédagogie différenciée avec la fameuse et controversée formule de " l'élève au centre " a été institutionnalisée par la Loi d'orientation de 1989 et se voit confirmée dans
la loi de 2005. Si tous les décrets ne sont pas encore promulgués, la circulaire de rentrée de septembre 2005 souligne la nécessité de prendre en compte les besoins des élèves à besoins particuliers qu'ils soient en difficulté scolaire " classique " ou précoces par exemple.


La récente
Loi sur le handicap souligne par ailleurs que l'enfant handicapé n'est plus simplement intégré mais qu'il a droit de fait à la scolarisation dans le circuit scolaire traditionnel, lequel se doit de mettre en œuvre les moyens nécessaires à son bon accueil.
La pédagogie par cycles, où l'élève recense au fil de son parcours, avec les enseignants, les compétences qu'il a réussies et celles qu'il doit travailler, participe de cette nécessaire adaptation et différenciation.


La scolarité de l'élève est vue dans un projet personnalisé qui s'inscrit dans un vaste projet pour la vie qui n'est sans rappeler l'idée autrefois développée de " formation permanente ".


Chacun s'accorde aujourd'hui ou presque, à reconnaître la diversité des cheminements intellectuels et la nécessité de proposer un enseignement qui ne s'inspire pas d'un seul modèle transmissif " vertical " ou " magistral " mais prenne en compte les connaissances initiales de chacun, ses diverses représentations mentales et intellectuelles qui se traduisent par des approches différentes selon les individus.


La diversité sociale et culturelle des élèves implique pour réussir de savoir engager ceux-ci. Plus que le plaisir gratuit, c'est l'appel à l'intelligence, au questionnement, à la curiosité qui sera le moteur de la pédagogie.
Comme le rappelle
André Giordan [" Des idées pour apprendre "CDDP des Alpes Maritimes -1997] , " apprendre c'est commencer par mettre en relation ".
Le maître, professionnel, doit non seulement posséder la connaissance à transmettre mais également savoir identifier les obstacles cognitifs que va rencontrer l'élève en reconnaissant dans les essais de celui-ci ce qu'il a déjà conceptualisé ou ce qu'il s'est approprié d'une connaissance.


Ce simple énoncé permet de mesurer l'ambition de la tâche et les difficultés sont énormes car elles appellent une véritable révolution dans les pratiques comme dans la gestion des moyens humains et matériels.


Entendons nous bien, il est légitime de répondre aux besoins individuels de chacun et le droit à la différence est une avancée significative.


Pourtant l'école s'expose aujourd'hui à plusieurs dangers qu'il ne faut pas mésestimer :
- le consumérisme pédagogique où sous prétexte d'individualisation c'est le modèle du préceptorat qui apparaît en filigrane. Ce modèle coûte évidemment très cher et ne saurait être mis en œuvre pour tous. Les uns s'en doutent en ne proposant que d'alléger les effectifs des groupes classes , les autres iraient jusqu'à prôner le télé-enseignement par exemple grâce à l'outil informatique, qui permettrait d'individualiser l'enseignement. C'est négliger que l'apprentissage tire bénéfice des interactions entre ceux qui apprennent et se confrontent dans les apprentissages. L'enseignement donné par l'école républicaine doit aussi enseigner la rencontre de l'autre, l'apprentissage du vivre ensemble dans la République. Aujourd'hui, le consumérisme pédagogique se traduit dans certains milieux et notamment celui des parents d'élèves par des exigences qui rappellent plutôt celles de consommateurs qui veulent un bon service ou un bon produit que celles d'éducateurs qui recherchent les meilleurs moyens de favoriser l'épanouissement intellectuel et citoyen de la jeunesse. L'individualisme d'une société où la compétition reste le modèle dominant n'est pas étranger à cette approche.


- La discrimination positive mal comprise peut renforcer les communautarismes ou à tout le moins, laisser entendre que nous sommes à ce point différents qu'il serait normal que nos " performances intellectuelles " ou nos connaissances soient très hétérogènes… Certains discours sur les " prédestinations " ou la reconnaissance des " talents " cachent sous des dehors généreux le risque de renoncer à élever le niveau de tous.


La nécessaire reconnaissance des talents individuels ne doit pas enfermer l'individu et un " bon citoyen " devrait savoir témoigner de son intérêt pour la chose publique, de son ouverture à la culture scientifique ou philosophique, savoir faire des choses de ses mains comme parler une langue étrangère, faire du sport pour être en forme et rencontrer autrui, se spécialiser dans un domaine tout en conservant la possibilité de s'adapter, d'évoluer, de changer de métier ou de région…

L'idée force est que, ainsi formé, le citoyen puisse en tissant du lien social, inscrire sa vie dans une évolution où les choix personnels ne seront pas systématiquement contraints par les choix économiques avec le risque de l'exclusion.
Ce modèle idéalisé, suppose évidemment que l'on veuille croire encore dans les vertus des valeurs républicaines d'une part, mais en l'intelligence de l'autre d'autre part.
Nous ne sommes plus tout à fait dans le modèle de l'école de Jules Ferry qui a beaucoup fait pour développer l'esprit rationnel, qui croyait trop peut-être au progrès apporté par la science. Aujourd'hui les inquiétudes extérieures sont si fortes, celles liées au mondialisme ou à l'environnement par exemple, qu'il paraît presque farfelu ou utopique de se revendiquer d'un idéal fort.


Il nous semble au contraire que c'est parce que tout va mal qu'il faut oser rappeler l'importance de l'école républicaine, non pas comme un modèle clos sur lui même mais comme un lieu où les individus seront à la fois reconnus pour leurs différences et dans leur diversité sociale et culturelle, mais aussi reconnus pour leur ressemblance et leur intelligence diverse mais commune.


Oui, il faut individualiser l'enseignement, mais il faut aussi favoriser la rencontre de l'autre.
Oui, il faut des groupes " de besoin ", mais très ponctuellement, car il ne faut pas séparer les élèves en fonction de niveaux supposés mais au contraire favoriser les interactions sachant que j'apprends non seulement de celui qui sait plus que moi, mais aussi de celui qui sait ou apprend autrement que moi et même de celui qui sait moins que moi, car alors, je dois visiter de nouveau mes propres connaissances pour les transmettre et en assurer la stabilité.


L'école devient alors le lieu où les élèves sont au centre " des savoirs ". Le maître, aide au questionnement, à la mobilisation, propose des méthodes, introduit l'élève dans le monde de la rationalité et du formalisme, de la pensée organisée.
L'école est le lieu de l'intelligence et de l'éveil de celle-ci dès la très petite enfance.
Si l'enfant ne dispose pas des connaissances, si son développement ne lui permet un accès que très progressif aux concepts, son intelligence peut très tôt être sollicitée par une véritable mise en action, c'est à dire une pédagogie de l'activité qui n'a rien à voir avec l'animation lorsqu'elle se fonde sur une véritable confrontation à des obstacles cognitifs, à des situations problèmes.


Cette approche ne saurait porter ses fruits si elle ne s'appuie pas sur un véritable patrimoine culturel qui trop souvent exclusivement forgé à l'extérieur de l'école doit y prendre pleine place pour être partagé par le plus grand nombre : l'introduction de la littérature de jeunesse à l'école en est un bel exemple. Aujourd'hui dans les écoles primaires, les élèves peuvent accéder à de beaux textes et être initiés à la découverte de leurs " secrets ", ces clés qui restent mystérieuses à celui qui manque des éclairages culturels.
Le patrimoine commun c'est aussi notre Histoire, notre langue, notre environnement qu'il faut apprendre à décrypter. L'école doit rester le lieu qui nous permet de reconnaître ce qui nous est commun à tous.


Oui, il faut individualiser, mais il faut aussi favoriser l'unité du groupe classe, fédérer les élèves dans des projets forts où ils découvriront l'intérêt d'apprendre des autres, de partager la richesse d'une expérience commune en travaillant ensemble.
Il ne faut pas en renforçant à outrance les individualismes que l'école rende le groupe plus insupportable encore.
Il ne faut pas non plus que les maîtres submergés par tant de besoins individuels, ne voient plus comment assurer un enseignement de qualité. Ils doivent être outillés de manière professionnelle et soutenus par un véritable travail en équipe.
Cette dimension reste trop absente de la formation initiale des maîtres qui manque de temps.


On notera au passage et ce n'est pas anecdotique, que la formation des enseignants n'échappe pas au souci légitime d'individualisation : on parle d'accompagnement à l'entrée dans le métier, de tutorat, parfois même, comme en entreprise, de "coaching ".
Ici encore, l'Institution prend parfois le risque que l'enseignant, professionnel de l'éducation, ne s'identifie pas toujours comme un agent du service public dont les missions s'inscrivent dans le cadre institutionnel. On observe en effet chez les maîtres une attitude de " consumérisme " également vis à vis de leur propre administration… oubliant alors qu'ils sont eux aussi l'Institution. C'est ce que rappelait autrefois le joli nom de ce métier qu'on appelait " instituteur " et dont il reste encore quelques témoins vivants dans nos écoles !
Il nous semble qu'il serait dommage tant pour l'Institution, les syndicalistes, les politiques, les parents, les éducateurs… de se priver d'une réflexion active pour voir comment concilier l'intérêt évident d'une véritable différenciation des pratiques pédagogiques avec la reconnaissance du droit à la " ressemblance ".
L'identité de l'école ou sa vocation doit être mieux définie aujourd'hui dans une perspective collective pour la Nation et les citoyens.

Il fut un temps ou d'aucuns revendiquaient " Une société sans école " [Éditions du Seuil (1971)]. Illich personnage complexe, connu comme " ultra révolutionnaire " fut aussi le conseiller de grands " managers ". Ses critiques sont à prendre en compte, mais il faut mesurer à quel point c'est le néo-libéralisme qui s'en empare souvent pour proposer un modèle qui risque de laisser sur le côté ceux qui n'accèdent pas aux réseaux du savoir.
Nous pourrions évoquer également la question délicate de l'acculturation, puis celle de la laïcité, de la rationalité.

Mettre ensemble dans une même classe divers enfants pour en faire des élèves peut sembler une " drôle d'idée ". Rassembler c'est prendre le risque d'uniformiser et pour certains de niveler. Le " socle des connaissances " ne doit pas devenir le RMI du savoir.
Certaines stratégies pédagogiques proposent des réponses individualisées lorsque le travail en grand groupe n'a pas fonctionné, corroborant l'idée que finalement, travailler d'emblée en petit groupe serait mieux. C'est négliger que l'on peut aussi agir en amont en interrogeant les pratiques pédagogiques proposées au grand groupe, en intégrant pour tous différentes manières de faire et de travailler pour que chacun s'y retrouve.
Sans nous enfermer dans une approche gestionnaire de la classe, il apparaîtrait également opportun de s'interroger sur l'ergonomie, le temps individuel et collectif à l'école, l'espace et son aménagement, le rôle des différents adultes en osant proposer de nouvelles pistes, travaillant sur de nouveaux rythmes qui tiennent compte des connaissances actuelles du développement de l'enfant.
Si la différenciation est une urgente nécessité, le mythe de l'individualisation comme solution miracle, doit également être dénoncé.

 

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