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Objet
de revendication et de polémiques, la liberté pédagogique
est inscrite dans la Loi d'orientation et de programme pour l'avenir
de l'école.
Elle n'en reste pas moins une notion porteuse de certaines ambiguïtés
à lever.
- Ce que
dit la loi :
art L 9-12
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la liberté
pédagogique de l'enseignant s'exerce dans le respect des
programmes et des instructions du ministre de l'éducation
nationale et dans le cadre du projet d'école ou d'établissement
avec le conseil et sous le contrôle des membres des corps
d'inspection.
Ce qu'ont
dit les ministres à propos de la liberté pédagogique
:
Discours
de F. Fillon aux I.A. - I.P.R. (2005)
...
Mais, mesdames et messieurs, aucun de ces objectifs ne serait
atteint, sans une dernière priorité, qui est la
restauration de l'autorité : autorité professorale
du maître, autorité des personnels d'encadrement
au sens large, autorité de la justice lorsque la sérénité
du monde éducatif l'exige.
- Mesdames,
messieurs,
- Au moment
où le gouvernement prépare la loi d'orientation,
vos missions sont plus que jamais essentielles pour accompagner
l'ambition réaffirmée de la Nation pour son Ecole.
C'est cette liberté pédagogique qu'il vous convient
d'encourager mais aussi de guider, de contrôler, pour que l'enseignement
de chaque discipline conserve sa cohérence et y gagne
en efficacité.
Discours
de G de Robien en janvier 2006 au moment où le ministre
a présenté sa circulaire sur l'enseignement de
la lecture :
Je veux dire aussi clairement quel type de démarche doit
être résolument écarté. Cela n'avait
jusqu'ici jamais été fait.
Cela n'empêchera pas l'inventivité pédagogique
! Ce n'est pas un retour à je ne sais quel passé
mythique ! Non, il s'agit simplement de se tourner vers l'avenir
en tirant les conclusions de l'expérience.
Quant à la liberté pédagogique, j'y suis
très attaché, mais il faut bien la comprendre.
D'abord, je vous rappellerai ce que dit la loi : " La liberté
pédagogique de l'enseignant s'exerce dans le respect des
programmes et des instructions du ministre chargé de l'éducation
nationale. " Ensuite, le corollaire de la liberté,
c'est évidemment l'efficacité et le souci du résultat
! Il y a des méthodes performantes et d'autres qui ne
le sont pas. Et pour tout vous dire, la liberté pédagogique
n'est pas la liberté de faire n'importe quoi
- Liberté
et posture
On notera avec intérêt que c'est au nom de cette
liberté pédagogique que les tenants de " Sauver
les lettres " mouvement pédagogique conservateur,
souhaitaient plutôt la réhabilitation de méthodes
d'apprentissage autrefois mises en oeuvre. Par une forme de renversement,
la revendication de la liberté pédagogique est
pour part passée chez leurs opposants ( mais il ne faudrait
pas réduire les oppositions à deux camps )
La liberté pédagogique se définirait-elle
plus aisément par son sentiment de privation (juste ou
non) que par son plein exercice ?
-
-
-
Quelques éléments
de réflexion
- Le statut
des maîtres fait évoluer leur perception :
Enseignant, le professeur des écoles est fonctionnaire.
A ce titre, il s'inscrit dans le cadre de la fonction publique,
il est soumis à l'obligation d'obéissance, art.28, Titre I "Tout fonctionnaire, quel que
soit son rang dans la hiérarchie, est responsable de l'exécution
des tâches qui lui sont confiées. Il doit se conformer
aux instructions de son supérieur hiérarchique,
sauf dans le cas où l'ordre donné est manifestement
illégal et de nature à compromettre gravement un
intérêt public. Il n'est dégagé d'aucune
des responsabilités qui lui incombent par la responsabilité
propre de ses subordonnés "
Le professeur des écoles est de catégorie A.
L'instituteur (corps appelé à disparaître)
est de catégorie B.
Si dans les faits aucune distinction n'est opérée
dans la fonction, le niveau de recrutement n'est pas le même
et surtout rapproche le professeur des écoles de son supérieur
hiérarchique direct (l'inspecteur) qui n'appartient pas
au même corps mais est aussi " de catégorie
A ".
On rappellera que la catégorie A réunit les emplois
dits " sédentaires " dont font partie les professeurs
des écoles, tandis que la catégorie B réunit
les emplois dits " actifs " dont font partie les instituteurs.
Les emplois de catégorie B étaient plutôt
vus comme des emplois d'exécutants, soumis à des
tâches plus pénibles
notions disparues pour
les professeurs des écoles
qui se sont à
cet égard rapprochés de leurs collègues
du secondaire. En corollaire, on sait que la composition socio-culturelle
des enseignants du second degré tend vers un "embourgeoisement".
Cela n'est peut être pas sans incidence quant à
l'acceptation de l'autorité hiérarchique.
Les fonctionnaires
ayant accompli au moins 15 ans de services "actifs"
peuvent obtenir la jouissance de leur pension de retraite dès
l'âge de 55 ans, au lieu de 60 ans pour les autres fonctionnaires.
Une société
souvent rétive à la hiérarchie
Dans la société actuelle où le service militaire
est devenu facultatif, où l'Église a perdu de son
influence etc., le citoyen revendique une liberté personnelle
et s'attache à la défense de ses droits privés.
Il se comporte volontiers en consommateur. L'autorité
et la hiérarchie ont perdu en légitimité
et reconnaissance.
L'homme politique et les représentants de la Nation disposent
dans l'opinion d'une considération souvent affaiblie.
Les médias eux-mêmes, bien qu'influents, sont réputés
peu crédibles aux yeux de l'opinion.
- Le doute
est installé dans l'existence de solutions aux problèmes
de la Société ou la volonté d'y répondre.
- La complexité
des difficultés favorise certaines formes de découragement
ou de désengagement.
La crise identitaire rend plus difficilement acceptable les sacrifices
au service de la collectivité. L'engagement dans le "
service public de l'État " semble souvent désuet
et dévalorisé..
Etre fonctionnaire est perçu le plus souvent comme un
refuge et une attitude conservatrice plutôt que la possibilité
de devenir un agent de la rénovation ou du progrès
social.
Une formation
disparate
La formation en IUFM n'a pas l'unité dont disposaient
les écoles normales.
Elle contribue moins à forger " l'esprit de corps
" qui caractérisait les instituteurs passés
par les écoles normales.
Cette formation reste très concentrée sur une deuxième
année de formation professionnelle postérieure
au concours, à la fois lourde, hétéroclite
où le temps de tout apprendre manque.
Elle est traditionnellement critiquée par les élèves
professeurs, souvent non sans raison mais aussi injustement.
En réalité cette perception est construite dans
une confusion entre ce que proposent les professeurs d'IUFM,
eux mêmes soumis à des contraintes importantes et
un cahier des charges qui évoque la quadrature du cercle,
avec le cadre de la formation qui bloque lui même.
Cela aboutit pour les maîtres en particulier les débutants,
au sentiment d'être insuffisamment outillés pour
débuter dans le métier et à rechercher par
" eux mêmes " des solutions qu'ils puisent dans
leur passé personnel, chez leurs collègues ou sur
Internet.
Relevons au passage que dans une société comme
la notre, soumise à de fortes mutations, il faut intégrer
l'idée d'une formation et d'un ajustement des connaissances
au long de la vie. On n'apprend plus le métier d'enseignant
"une fois pour toutes" .
La liberté
pédagogique revendication légitime ou alibi conservateur
?
Pierre FRACKOWIAK inspecteur de l'Education Nationale y voit un obstacle
et un alibi.
D'autres observent qu'elle favorise l'imitation non réfléchie
de pratiques.
Une formation
insatisfaisante favoriserait l'émancipation des règles
La formation universitaire, souvent très hétérogène,
peu adaptée aux besoins réels, peu soutenue par
le budget de la Nation au regard de ce qui est fait ailleurs
en Europe, a contribué à jeter le discrédit
sur l'autorité du savoir.
Très " pointu " sur certains sujets étudiés
de manière approfondie, l'étudiant manque souvent
d'outils culturels plus généraux, outils utiles
au maître polyvalent.
- Il est
souvent mis en cause vis à vis de compétences ou
de connaissances dites "de base".
Ce contexte complexe, fait de situations hétérogènes
et de distorsions, inscrit dans un cadre plus général
où les grands choix de Société manquent
de lisibilité, de cohérence et de volonté,
tend souvent à renforcer le choix de " libre fonctionnement
personnel ".
Dans le secondaire, nombre de professeurs soucieux de marquer
leur indépendance, qui se sentent forts de leur spécialisation
disciplinaire, n'hésitent pas à prendre de la distance
avec les choix institutionnels et les programmes qu'ils ignorent
souvent délibérément.
Ils peuvent dans le même mouvement, regretter le niveau
des élèves et ne pas accepter de mettre en uvre
les programmes qui proposent de réduire l'échec
scolaire. Le système se mord la queue lorsque critiquant
le faible niveau des élèves, ils se refusent par
exemple, à mettre en oeuvre réellement les horaires
de soutien pédagogique disponibles en classe de sixième.
Dans le premier degré, à l'occasion de la circulaire de janvier 2006, nombre d'enseignants
ont affirmé qu'ils n'en tiendraient pas compte, s'inscrivant
là dans une posture de "désobéissance".
Ils ont en réalité surtout été heurtés
par les interventions médiatiques du ministre qui agit
en politique (ce qui est son rôle) et non en professionnel
de l'enseignement qu'il ne peut pas être.
- La lecture
des textes publiés, circulaire et modification des programmes,
témoigne au final de choix plus équilibrés
que certaines polémiques ne le laissaient entendre : on
peut contester certains éléments du texte, mais
dans l'esprit il n'y a pas remise en cause et pas "mise
en danger" ou risque qui justifierait "la désobéissance"
...
La posture médiatique intrusive et réductrice sur
les méthodes, a renforcé celle du parent d'élève
" non professionnel "et confère une légitimité
accrue à la pression parentale sur leur choix . Elle a
déstabilisé les maîtres qui peuvent se sentir
mis en cause dans le libre exercice de leur savoir faire professionnel
quand tant de regards convergent sur leur pratique : le ministre,
l'inspection, les parents, les médias, les élèves
...
La revendication
de la liberté pédagogique peut apparaître
alors comme la marque d'indépendance personnelle dans
le libre choix des pratiques et des démarches. Elle est
une revendication d'espace personnel de travail, d'initiative
et d'action.
Néanmoins,
les maîtres se trompent lourdement lorsqu'ils se refusent
à mettre en oeuvre une instruction officielle : ils ne
se trompent pas "pédagogiquement" mais "démocratiquement" dans le sens
où le fonctionnaire se doit de mettre en oeuvre une politique
voulue par le vote citoyen à moins de laisser entendre
qu'il disposerait du droit de modifier ou d'interpréter
la loi à sa guise : ce serait accepter l'arbitraire. Et
si nous acceptions "cette désobéissance là",
à quel titre pourrions-nous refuser à tel autre
de décider de ne pas enseigner tel ou tel point des programmes
?
- A chaque
maître de donner ensuite des éléments objectifs
en s'appuyant notamment sur les acquis des élèves
et leur évolution.
A lui d'agir en professionnel, c'est à dire en s'appuyant
dans leur hiérarchie sur les textes qui fondent notre
action : Loi, décret, circulaires, notes de service...
chaque texte venant au service du premier.
- Le risque
de l'impossible contrôle total
On devine évidemment qu'il ne serait pas envisageable
de mobiliser avec efficacité les enseignants si l'Institution
ne faisait d'eux que les exécutants d'une seule méthode,
sans initiative possible, en cadrant tout à l'extrême,
en bureaucratisant la fonction.
Réduire le maître à la position d'exécutant
serait laisser croire que l'on pourrait transférer toutes
les décisions et les ajustements à l'échelon
hiérarchique supérieur, à une autorité
extérieure ...
Ce serait condamner alors les enseignants à se placer
dans une logique de " moyens " à revendiquer
dans une spirale croissante et non à s'engager dans une
culture professionnelle guidée par les acquis des élèves.
En cela, le socle commun de référence peut s'il
est bien présenté et explicité [ce dont
on peut hélas s'inquiéter compte tenu du climat
socio - politique difficile ] contribuer à la fois à
fixer le cap et à confier aux professionnels la recherche
des réponses les plus adaptées.
Si les corps d'inspection s'attachent plus à l'examen
des acquis des élèves et à leurs progrès
qu'à l'esthétique pédagogique, il est possible
que les maîtres s'engagent davantage dans la recherche
de réponses appropriées aux besoins des élèves
et non dans la mise en uvre un peu fermée d'une
" méthode " ou d'une organisation pour elle
même.
Faut-il parler de liberté pédagogique ou d'autonomie
?
En France, les maîtres restent libres du choix des manuels
ou des organisations.
Parfois leurs choix personnels tendent à nuire aux cohérences
et aux continuités.
La liberté pédagogique suppose communication professionnelle
sur ce que l'on fait.
Pour qu'elle puisse s'exprimer et faire autorité, elle
doit s'appuyer sur les textes officiels (les programmes) et les
choix du conseil des maîtres en particulier du conseil
des maîtres de cycle. Elle s'intègre dans le projet
d'école comme complémentarité dynamique.
Le partage d'outils d'évaluation peut contribuer à
forger de la légitimité.
La liberté
pédagogique implique une responsabilisation, une forme
de négociation positive et active entre les programmes,
les besoins des élèves, les contraintes locales
et les choix du maître.
Des idées
...
Il pourrait être intéressant de développer
le suivi des cohortes d'élèves en proposant par
exemple à chaque maître de devenir le référent
d'un groupe d'élèves qu'il observerait tout au
long de sa scolarité ou sur la durée d'un cycle.
Cela favoriserait le croisement de regards professionnels entre
le maître de la classe et les maîtres référents
du groupe
Il pourrait
être par ailleurs très intéressant de s'appuyer
de manière plus explicite sur les compétences particulières
des maîtres pour les partager au service des élèves.
Les formateurs et les évaluateurs pourraient contribuer
à valoriser ces compétences, les faire émerger
De même, les demandes de formation pourraient faire l'objet
de projets au service des besoins d'une école ou d'un
groupe d'élèves, le barème ne restant plus
alors le critère exclusif de sélection des candidats
à la formation continue.
La liberté
pédagogique des maîtres ne saurait s'exercer de
manière dogmatique ou s'opposer à des demandes
d'information.
Elle ne saurait s'exonérer de pratiques réflexives
et de la capacité d'interroger la relation maître
- élève.
Elle suppose un vrai sens de l'éthique et de l'équité
mais aussi l'identification individuelle et collective des différents
leviers d'action ou des " variables didactiques " sur
lesquelles intervenir.
Exercée de manière trop isolée, la liberté
pédagogique risque de placer l'enseignant dans la posture
désagréable d'avoir à rendre compte seul
et par ses pratiques des difficultés repérées
chez ses élèves: certains fonctionnent ainsi et
rejettent toujours " la faute " sur " un autre
" le prédécesseur ou l'élève,
ou ses parents
Exercée de manière trop "cooptée"
elle peut contribuer à figer le regard de l'équipe
des maîtres dans une "norme locale" contraire
aux attentes institutionnelles : en cela, il est légitime
de garantir l'enseignement par la validation d'une expertise
extérieure à l'école.
Conclusion
provisoire :
fallait-il faire entrer ce terme de " liberté pédagogique
" dans la Loi ?
La responsabilité pédagogique suppose responsabilisation,
autonomie, initiative, capacité à rendre compte
en s'appuyant d'une part sur les textes règlementaires
et d'autre part sur les acquis effectifs des élèves.
Les débats restent importants par exemple avec le concept
de " discrimination positive " développé
en partie avec la relance des ZEP et les " pôles ambition
réussite "
L'évolution des écoles primaires qui ne sont toujours
pas des établissements vers des Etablissements publics
locaux d'enseignement (EPLE) aiderait-elle à avancer vers
plus de professionnalisation ou en introduisant un chef d'établissement
diminuerait-elle l'autonomie et l'initiative des maîtres
?
Si des changements aux contours mal définis encore sont
attendus à moyen ou long terme, les maîtres peuvent
dès à présent et localement faire preuve
d'autonomie, de responsabilisation, s'ils s'appuient sur les
textes et le travail d'équipe et veillent à mesurer
l'effet de leurs actions.
-
- La liberté
pédagogique exige une distance professionnelle. Un maître
n'a pas raison "seul" ou "contre les autres",
il inscrit ses démarches avec pragmatisme dans une réalité,
une faisabilité qu'il sait décrire et sur laquelle
il agit avec volontarisme.
- L'enjeu
est exigeant ...
- autres
liens
http://www.sauv.net/libertepedago.php
http://www.lexpress.fr/info/france/dossier/educationnation/dossier.asp?ida=430641
http://eppee.ouvaton.org/breve.php3?id_breve=154
et vous ?
quel est votre point de vue sur la question ?
avez-vous abordé cette problématique de la liberté
pédagogique dans le cadre professionnel ?
vos réactions et contributions
prepaclasse@aol.com |