Catherine Deliniere nous propose ici son mémoire présenté au concours de professeur des écoles, une intéressante contribution à laquelle chacun peut réagir.


Pourquoi créer une méthode de lecture ?

Introduction

Présentation de ma méthode : " La méthode Tinou ".

L'intérêt de créer une méthode d'apprentissage de la lecture. Conclusion


 I. Introduction
Après avoir redouté le Cours Préparatoire pendant plusieurs années, j'ai eu un jour la charge de cette classe.
Comment un enfant apprend-il à lire ? Comment allais-je apprendre à lire aux élèves ? Quelle méthode suivre ?Que faire pour que tous les enfants sachent lire à la fin de l'année ? Voilà les questions que je me posais inévitablement face à l'apprentissage de la lecture.
La première année j'ai suivi la méthode adoptée par mes collègues, puis j'ai choisi une méthode que je trouvais captivante : la méthode Mika. Je l'ai exploitée pendant cinq années. Je me suis aperçue que cette classe de CP était en réalité passionnante car elle suscite sans cesse la recherche pédagogique et petit à petit j'ai eu envie de créer une méthode d'apprentissage de la lecture.
Mais pourquoi créer une méthode alors qu'il y en a déjà d'excellentes ?

II. Les inconvénients de suivre une méthode "clé en main".

A - Des textes et des exercices pas toujours adaptés aux élèves.
Les acquis d'une classe issue d'une zone favorisée où l'univers du livre est présent au sein de la famille ne sont pas identiques à ceux d'une classe en ZEP. Il me semble donc inadéquat de leur proposer les mêmes textes, le même vocabulaire. De façon plus nuancée, ce problème se pose également dans une école où le niveau des classes peut varier selon les années. Il est alors regrettable de ne pouvoir accroître ou diminuer la difficulté des textes et des exercices.
Suivre une méthode contraint à suivre aussi sa progression. Comment faire lorsqu'on a une classe qui apprend à un rythme très lent ? Si on garde le rythme proposé par la méthode, les élèves n'arrivent plus à suivre. Si on choisit d'avancer au rythme de ses élèves, on risque de se retrouver au mois de mars à lire un texte qui décrit " le beau sapin de Noël "!
Selon les régions, la prononciation des mots varie. Présenter dans le sud de la France une séquence sur les graphies du son [E] illustrées par un balai ou un jouet ne me semble pas pertinent. Pour des élèves parisiens, cela sera par contre tout à fait cohérent.
La présentation des exercices ne favorise pas toujours l'autonomie des élèves. L'intervention du maître est alors souvent nécessaire. Or, il me semble important que l'enseignant s'efface le plus souvent possible pour permettre à l'élève de surmonter par lui-même les obstacles qu'il rencontre. Pour cela il est indispensable d'ajuster avec précision la tâche. Ainsi, les élèves fonctionnent selon leur propre rythme et l'enseignant peut apporter une aide particulière à ceux qui en ont besoin.

B - Des textes qui n'exploitent pas le vécu des enfants.
Un manuel exclut bien évidemment l'exploitation de situations et d'événements vécus par les enfants. Or, comme l'affirme Jean Foucambert dans La manière d'être lecteur (1994) : " On ne peut séparer les situations de lecture de l'ensemble des activités de l'enfant ".

C - Difficulté à maintenir la motivation pour tous jusqu'à la fin de l'année.
Pour la plupart des méthodes, l'enthousiasme est général au début de l'année. Mais pour certains élèves, la motivation s'estompe. Dès que l'enseignant observe une certaine lassitude, il serait bon qu'il puisse relancer aussitôt sa classe en quittant le manuel et en proposant d'autres supports en fonction de l'intérêt de ses élèves. Or le manuel ne permet pas une telle souplesse, on est toujours tenté de terminer l'histoire commencée, de suivre la progression pré-établie.

D - Manque de stimulation en matière de recherche pédagogique.
Le fait de suivre une méthode suscite modérément l'activité de l'enseignant. Comment faire avec passion la même leçon pendant 10 ans ? Changer de méthode ne résout pas le problème, il le déplace dans le temps. Ce métier est captivant et je ne peux l'envisager que comme une recherche et une réflexion pédagogique permanentes, ayant une application pratique.

Suivre une méthode " clé en main " donne à l'enseignant un cadre sécurisant. J'ai eu beaucoup de plaisir à suivre la méthode Mika car elle est très diversifiée, elle essaie même de donner une part au vécu des élèves. Elle m'a permis de débuter dans le domaine de l'apprentissage de la lecture dans un cadre rigoureux élaboré par des personnes expérimentées.
Cependant, le principe de suivre une méthode m'empêchait de m'adapter réellement à mes élèves et me privait d'une certaine liberté que seule la création de ma propre méthode pouvait satisfaire.

III. La méthode Tinou

La méthode que j'ai créée s'appuie sur différents supports :

" Une marionnette : Tinou
Support de saynètes, elle développe une relation affective dans la classe.

" Des textes liés à la vie de la classe.

vendredi 31 janvier 2003

 

Il neige !

Ce matin, au lieu de travailler nous sommes descendus dans la cour pour attraper des flocons de neige !
Nous avons même joué avec nos amis de la maternelle. Nous nous sommes bien amusés. Il neige de plus en plus. Cet après-midi on pourra peut-être lancer des boules de neige…


En liant les textes à la vie de la classe le monde de l'écrit devient concret et prend du sens pour l'enfant.
J'ai observé que partir de situations réelles motive davantage les élèves dans leur apprentissage.
Voici un exemple d'un texte créé à partir d'un événement : il neige à l'école. Le matin, les enfants ont écrit ce texte et je les ai pris en photo.
Entre midi et deux, j'ai préparé des exercices à partir de ce support et imprimé cette page pour chacun. L'après-midi ils ont fait leur fiche de travail tout en riant. Ce texte avait du sens pour tous.

 

"Un conte illustré, créé par mes élèves de l'an dernier: " Les aventures de Marmotine "

Texte n°3

Tinou en promenade

Un matin d'été, Marmotine se promenait le long d'un ruisseau.
Tout à coup, tous les animaux de la montagne s'immobilisèrent : ils sentaient un danger ...


Texte et illustration : élèves du CP de la Rouvière 2001/2002
La marionnette Tinou, raconte ici ses aventures sur 19 textes. Pour découvrir l'histoire, le lecteur utilise plusieurs stratégies. Grâce à l'illustration et au texte étudié précédemment, il va émettre des hypothèses, anticiper sur le sens. Il va pouvoir reconnaître globalement certains mots. Le travail sur les sons lui permet de décoder d'autres mots. Enfin, les mots non lus seront trouvés grâce au contexte ou "soufflés" par l'enseignant.
Les enfants sont particulièrement motivés pour découvrir la suite de ce conte, écrit par leurs camarades.

Un livre de littérature enfantine
Après avoir étudié le conte, les enfants sont prêts pour découvrir un livre de littérature enfantine. Cette phase est un des aboutissements de l'apprentissage, elle introduit le jeune lecteur dans l'univers du livre.

Des étiquettes
Le travail réalisé à partir des étiquettes développe certaines compétences nécessaires au démarrage de la lecture: la mémorisation, la discrimination, la conscience de la correspondance entre les phonèmes et les graphèmes. Ce travail est essentiel en début d'année pour que l'enfant ne se contente pas de réciter un texte retenu par-cœur et qu'il établisse le lien entre l'oral et l'écrit.

Des fiches de travail
Les fiches sont conçues pour que l'élève puisse travailler à son rythme en autonomie dès le début du CP, grâce à l'utilisation d'idéogrammes. Les exercices proposés développent les outils nécessaires à l'apprentissage de la lecture. Voici quelques exemples d'exercices extraits des fiches de travail:
La compréhension
Entoure la phrase vraie
Ce matin on a reçu une lettre de la maternelle.
Aujourd'hui il a neigé et on a attrapé des flocons.
Ce matin on a beaucoup travaillé.

La conscience phonologique
Relie si tu entends le son [m] dans le prénom.
[m]

L'anticipation
Complète.

Cet après-midi, on va peut-être jouer à lancer des boules de _____________.

La correspondance phonèmes/graphèmes
Complète par la syllabe qui convient.

la ba … de - le carna ….. - le bibe ….. - la ….. belle

La discrimination visuelle
Colorie l'étiquette identique au modèle : marmotte

carotte marmot marmite motte marmotte marotte Découpe et range les étiquettes dans l'ordre.

Aujourd'hui sablés . on des va faire

Les exercices sont très variés afin de maintenir la motivation et l'attention des élèves. Ils doivent alternativement écrire, colorier, entourer, relier, découper, coller.
Une part est consacrée à la manipulation des mots afin d'exploiter la mémoire kinesthésique.

Des fiches de sons
Ces fiches sont un récapitulatif de tous les mots contenant le son étudié, que les enfants sont capables de lire (soit globalement soit en les décodant ). Des exercices sur la correspondance phonie-graphie se font également quotidiennement sur l'ardoise. Ce travail a pour but de permettre à l'enfant la maîtrise du code pour accéder au sens. Je le mets en place dès le début de l'année.

Un cahier de vie
Le cahier de vie permet une communication entre l'école, l'enfant et sa famille. D'une part, l'élève y écrit une information sur ce qui s'est passé à l'école au cours de la semaine, pour la communiquer à ses parents. D'autre part, il y raconte ce qu'il a fait pendant le week-end pour en informer ses camarades le lundi. Ce cahier est un véritable tremplin vers des séances de langage, de lecture et d'écriture. Dans La lecture à l'école (1986), Eveline Charmeux explique que "La lecture est une situation de communication" et que "l'école doit insérer la lecture dans des situations de communications authentiques."

Un fichier individuel de jeux, un coin bibliothèque, un coin jeux.
Chacun ayant son rythme propre, il est indispensable de prévoir des activités pour les enfants qui ont terminé un travail. Ces activités en libre-service offrent à l'enfant une nouvelle approche ludique de la lecture en totale autonomie.

IV. L'intérêt de créer une méthode d'apprentissage de la lecture.

A - Créer sa méthode permet de s'adapter à chaque enfant:
1. S'adapter au vécu et aux acquis de l'enfant.
Créer ma méthode me permet de la faire évoluer en fonction de la vie de la classe, des événements, des projets d'école. Les textes et les illustrations sont alors directement liés au vécu des enfants. L'utilisation de l'informatique et de la photo numérique, dans la création de la méthode apporte la souplesse et la spontanéité nécessaires pour s'adapter à toutes les situations.
Tous les élèves n'ont pas les mêmes acquis. Jacques Fijalkow et John Downing écrivent dans Lire et raisonner (1984) " Les enfants qui ont eu un contact avec l'écrit avant d'apprendre à lire sont meilleurs lecteurs que ceux qui n'ont eu aucun rapport avec les livres ". Repérer les acquisitions des élèves dès le début de l'année me permet de construire un travail à partir de mes observations. Je peux alors adapter avec justesse la difficulté des tâches à mes élèves et ainsi mieux les aider à apprendre à lire.

2. S'adapter au rythme, aux stratégies, aux modes de mémorisation de chacun.
Les enfants n'ont pas tous le même rythme. Jacques Fijalkow confirme que l'apprentissage se fait dans un " espace temporel large " (chacun aborde la lecture à un moment T qui lui est propre) et ne s'effectue pas dans un ordre immuable. Pour cela j'utilise dès le début de l'année des idéogrammes permettant la compréhension des consignes et la réalisation en autonomie des fiches de travail.
Nicole Van Grunderbeeck s'intéressant au profil des lecteurs en difficulté (1997) a observé que pour reconnaître les mots d'un texte les élèves utilisent " trois stratégies essentielles: la reconnaissance visuelle immédiate, la segmentation des mots et les correspondances grapho-phonologiques, l'utilisation du contexte. L'élève en difficulté a tendance à surutiliser une stratégie au détriment des autres. La démarche pédagogique s'adapte au profil du lecteur. "
Comprendre les stratégies utilisées par mes élèves me permet de doser les différentes approches au sein de ma méthode en introduisant de nouveaux textes et de nouveaux exercices. Cette démarche est complétée par des fiches de remédiation qui apportent une réponse différenciée au développement des stratégies de chacun.
J'ai constaté que si le travail proposé est trop difficile, cela entraîne généralement à long terme une frustration et un abandon de la part de l'élève. Comme le conseille le livret Lire au CP du CNDP (2003), j'interviens "avant les temps collectifs" auprès des élèves en difficulté en leur apportant une aide individuelle supplémentaire. L'élève, ayant ainsi la possibilité de surmonter les obstacles car la tâche est ajustée à ses compétences, va pouvoir construire son savoir. Lors d'une conférence à Valence (10/12/96), Philippe Meirieu insistait sur l'importance de " s'appuyer sur ce qu'ils sont, se mettre à leur portée mais ne pas se mettre à leur niveau ". L'enfant est ainsi capable de réaliser la même tâche que les autres : il est valorisé et " tiré vers le haut ".
Les enfants n'ont pas tous la même façon de mémoriser : certains ont une mémoire plutôt visuelle, d'autres plutôt auditive et d'autres encore ont une mémoire kinesthésique. Or, les méthodes proposent très rarement des manipulations de mots, de phrases. C'est en regardant une émission à la télévision sur des enfants en difficulté scolaire qui ne savaient pas lire, que je me suis aperçue qu'il ne fallait surtout pas négliger cet aspect de la mémoire. Ces enfants-là apprenaient à lire en touchant les mots en les assemblant avec leurs mains avant de le faire mentalement. Il me semble donc nécessaire de proposer également cette approche de la lecture, de manière à ce que chacun puisse y accéder de la (des) manière (s) qui lui convient (-ent) le mieux. Ma méthode reprend des exercices qui font appel à la mémoire visuelle et à la mémoire auditive. Elle propose en plus des exercice développant la mémoire kinesthésique. Ces exercices nécessitent le découpage du support par les élèves.

B - Créer sa méthode permet de mieux entretenir la motivation des élèves
C'est la septième année que j'ai un CP et j'ai toujours observé que " la motivation , l'envie est essentielle dans l'apprentissage de la lecture" (Michel Lobrot, Lire avec épreuves pour évaluer la capacité de lecture ", 1973 ). En étant auprès des élèves, on peut analyser les motivations globales de la classe mais aussi celles de chacun. Il est alors facile de proposer des activités liées à leur intérêt, pour peu qu'on ne soit pas enfermé dans le carcan d'une méthode et que la créativité de l'enseignant puisse s'exprimer.
Ma méthode est non seulement un outil matériel, mais aussi une conception de l'apprentissage de la lecture. Elle propose des situations réelles dont le but est que lire devienne indispensable et amusant pour tous.
J'ai par exemple créé le " jeu des enveloppes " qui consiste à retrouver dans l'école une enveloppe grâce à des indices écrits. Chaque équipe de 3 élèves doit trouver son enveloppe. Chacune contient un morceau de texte (une recette que nous allons faire, une lettre, etc.) Ce jeu me permet d'adapter la difficulté des indices à chaque équipe et motive des élèves qui n'ont pas encore saisi l'intérêt d'apprendre à lire.
Dans La manière d'être Lecteur (1994) Jean Foucambert, écrit : " L'effort principal et premier consiste à permettre à l'enfant de vivre des situations dans lesquelles le recours à la lecture est naturel, nécessaire. On ne peut séparer les situations de lecture de l'ensemble des activités de l'enfant, de l'ensemble de ses projets de vie ".
J'ai demandé à trois élèves qui n'arrivent toujours pas à " accrocher " à la lecture pour des raisons particulières, de m'apporter chacun après les vacances de Pâques un livre qu'il désirait lire. Cette proposition les a séduits. Je vais leur proposer un travail à partir de ce support. Ils auront l'envie et le projet d'apprendre à lire, pour lire leur livre.
J'essaie ainsi de motiver mes élèves en donnant du sens à l'apprentissage de la lecture et cela je ne peux le faire que parce que je suis libre d'adapter ces situations à leur intérêt.

C - Créer sa méthode permet de la faire évoluer :
1. Par une démarche d'amélioration constante
Etant en même temps l'auteur et l'enseignant, on a un " feed-back " direct de l'impact de la méthode sur l'apprentissage des élèves. L'analyse de ce retour permet de faire progresser la méthode pour l'année suivante. Tout mon travail étant sur ordinateur, modifier un exercice, un texte pour l'améliorer est alors un jeu d'enfant. Cette démarche est impossible avec un manuel.

2. Par une prise en compte des découvertes pédagogiques, psychologiques, scientifiques
Les conceptions de l'apprentissage évoluent au cours du temps. De la méthode syllabique à la méthode globale, en passant par la méthode naturelle et semi-globale, de nombreuses approches ont éclairé les processus mis en œuvre dans l'apprentissage de la lecture.
Grâce à Internet, dans lequel on trouve de nombreux sites sur la lecture (AFL, Centre-Lecture, ONL, Prepalire, ACELF, Sauver les lettres, etc.) on peut se tenir informé sur les différentes conceptions et sur les découvertes scientifiques. Après information et réflexion, je peux faire évoluer ma méthode.

D - Créer sa méthode permet qu'elle soit conforme à ses propres convictions pédagogiques.
Suivre un manuel, c'est suivre les convictions d'une équipe. Créer sa méthode c'est travailler en totale adéquation avec ses propres convictions. Les diverses méthodes mettent chacune en avant une seule conception de l'apprentissage de la lecture, ce qui ne correspond pas à mes choix pédagogiques.
La lecture est une alchimie complexe. Je pense que chaque approche est une facette de cet enseignement et que la synergie des courants est la clé de son apprentissage.

V.Conclusion

La création d'une méthode est une aventure passionnante pour l'enseignant. Les avantages sont nombreux. Les exercices étant mieux adaptés, les enfants ont pu travailler à leur rythme. J'ai été plus disponible pour ceux qui en avaient besoin. Enfin, j'ai pu observer chez eux une plus grande motivation. Cette méthode n'est pas achevée, car j'ai bien l'intention de la faire évoluer avec mes futurs élèves !
Je souhaite à mes collègues de vivre cette expérience qui enrichit notre pratique pédagogique. Pour nous aider, il serait judicieux que l'Education Nationale offre aux enseignants une formation spécifique à l'apprentissage de la lecture.
Il serait intéressant également que les maîtres de CP puissent échanger leurs expériences. Chacun fait des découvertes dans sa classe. Mettre en commun notre savoir et notre expérience enrichirait notre pratique pédagogique. Internet peut être un outil permettant cette communication. Dans cet esprit, j'ai l'intention de publier ma méthode sur un ssur un site Internet


Catherine Deliniere

pour m'écrire prepamaitre@prepaclasse.net