Pourquoi et comment
lire un roman en classe ?

Contribution de Marie-Claire Lereboullet

 A propos d'un travail de lecture et d'écriture
mené à partir de
La prédiction de Nadia
Marie Desplechin
(Neuf de l'Ecole des loisirs)
 en janvier-février 2002
dans un CM1 de l'Ecole d'Application
30 Bd Arago - Paris 13ème
PEMF : Marie-Claire Lereboullet

 1. Incipit du roman
La présentation de la cité de la Victorine
  2. La présentation de Samir
et des autres personnages (chapitre 1)
  3. La prédiction : Samir face à Nadia (fin du chapitre 1)   4. Chapitre 2 : Les jumelles de Marc Akimbele
 
 5. Chapitre 3 : Un livre et une lettre (p. 53)
 
6. Chapitre 3 : Un livre et une lettre
(p. 49 à 69) 
 
 7. Chapitre 4 : Dans le jardin de monsieur Verstraete
 
8. Chapitre 5 : Le destin de Samir
 
9. A propos de la couverture.
 
10. L'espace dans le roman.

 

Il ne s'agit pas de développer ici l'intérêt de ce roman (par ailleurs présenté dans la rubrique " Littérature de jeunesse : Pourquoi et comment lire un roman en classe ? ") ni d'entrer dans le détail des activités, mais plutôt d'observer les attitudes que ce travail a suscitées.

1. Incipit du roman
La présentation de la cité de la Victorine
.

La référence à l'arche de Noé : Les élèves connaissaient, pour la plupart, l'histoire de l'arche de Noé. Il a été important d'en rappeler l'essentiel et d'en souligner la dimension symbolique : " une histoire qui n'est pas vraie, mais qui cherche à faire comprendre quelque chose ". Plusieurs livres sur les différentes religions (dont un plus spécialement sur l'Arche de Noé), à disposition dans la bibliothèque de classe, ont été empruntés le jour-même par certains enfants.

La référence aux cités : Bien que les cités ne soient pas des lieux familiers aux élèves de cette classe, tous avaient en référence les grands immeubles des "quartiers " et le fait qu'on les évoque surtout à la télé ou dans les journaux pour les problèmes qui s'y posent. Une photo d'une cité près d'un lac a permis de mieux imaginer le cadre possible de ce roman, les enfants étant très soucieux de savoir si la Victorine " existe vraiment ".

Présenter notre classe, à la manière de Marie Desplechin :
Pour amorcer ce travail, un texte écrit par des élèves d'une autre école (même consigne) a été lu par la maîtresse. La première réaction des enfants a été :
" Qui a écrit ce texte ? Des enfants ? Ce n'est pas possible ! Ou alors ils étaient beaucoup plus forts que nous ! "
Malgré tout, chacun a rédigé plusieurs phrases de propositions en vue de notre texte sur la classe. Certains ont demandé, à plusieurs reprises, s'il fallait bien parler de " notre " classe, " en vrai " ou s'il fallait inventer… s'étonnant d'avoir à parler d'eux-mêmes.
Le lendemain, à partir de propositions individuelles écrites et listées, le texte collectif a été élaboré. Ce temps d'échange a permis de considérer la classe dans sa diversité, avec le souci de n'oublier personne et de n'être jamais désobligeant à l'égard des autres, sans pour autant se montrer naïf ou complaisant. Les comparaisons gustatives ont établi une sorte de complicité entre eux, à qui serait le plus savoureux !
Une fois le texte élaboré collectivement au tableau, il a été tapé et distribué à chacun. Les enfants, très heureux du résultat, se sont empressés de le rapporter chez eux.
Certaines personnes trouvent que notre classe de CM1B ressemble à une boîte retenant prisonniers vingt-cinq élèves et deux maîtresses, au milieu d'un long corridor, dans un vieux bâtiment sombre et sans bonheur. Elles se trompent. En fait, notre classe ressemble à l'arche de Noé.
Le bon Dieu a fourré là-dedans tout un tas d'enfants différents, de toutes les origines, de l'Est à l'Ouest, du Nord au Sud, de l'Europe à l'Afrique, en passant par l'Amérique du Sud. Toutes les couleurs de peau, du sucre glace à la mousse au chocolat. Toutes les tailles, d'un mètre vingt-et-un à un mètre cinquante deux. Tous les visages, du plus fin au plus joufflu, des plus bruns aux plus blonds, aux cheveux courts ou longs, des plus raides aux plus frisés, avec des yeux bleus comme le ciel ou marron-noisette. Tous les âges, de huit ans et demi à dix ans et demi. Tous les genres, du masculin au féminin. Tous les tempéraments, de la gazelle au lion. Tous les caractères, des plus sérieux aux plus rêveurs, des plus timides aux plus courageux. Plus quelques anges et quelques diablotins.
Quand la classe a été pleine et toutes les tables occupées, il a déclaré complet et a ordonné d'y faire passer plusieurs matières par jour.
Enfin, il a placé la classe au premier étage de l'école Arago, dans le treizième arrondissement de Paris. Ainsi, le jour où monteront les eaux d'un nouveau déluge, notre classe flottera joyeusement sur la rive gauche, enserrant entre ses murs de pierre un échantillon sincère des écoliers.

 

2. La présentation de Samir
et des autres personnages (chapitre 1)

Samir a été, d'emblée, perçu comme un personnage sympathique parce que discret et " très riche à l'intérieur ".
Le fait qu'il ne sache ni lire ni écrire a donné lieu à une discussion : " Est-ce possible en CM2 ? ".

Monsieur Piquet a suscité des opinions plus nuancées. Les uns affirmant que "c'est un bon maître, puisqu'on le dit dans le livre" tandis que d'autres ont rappelé qu'il ne donnait rien à lire à Samir et ne lui permettait donc pas de faire des progrès.
Un élève, prenant la défense de M. Piquet, a affirmé qu'il " devait lui être difficile de proposer du travail de CP à un seul élève, alors que tous les autres n'étaient pas au même niveau. " Occasion de s'interroger sur le bien-fondé d'un travail individualisé ou différencié et de faire référence aux expériences de ce genre, dans la classe…

Vous connaissez Samir ? Pouvez-vous nous parler de lui ?
Chaque élève a choisi d'être tel ou tel personnage pour parler (par écrit) de Samir, en reprenant les éléments du texte.
Ce fut l'occasion de réinvestir un travail mené, à une autre occasion, sur la forme négative (où la première partie de la négation tombe souvent à l'oral, surtout dans un langage peu soutenu) et sur les niveaux de langue.
Le personnage le plus choisi a été Mourad (aussi bien par les filles que par les garçons), mais la plupart n'ont pas osé trop jouer sur sa manière de parler.

Quelques extraits :

 Mourad : - Samir ? J'trouve qu'il est bête, mais franchement BÊTE. Il sait même pas se défendre. Il est vraiment minable. Il est incapable de parler, il court pas vite et, en plus, il est gros ! Et moi, j'aime pas les gros ! […]

La mère de Samir : - J'ai des ennuis avec l'école : ils n'arrêtent pas de parler de mon fils. Il ne sait ni lire ni écrire. Je me demande quand il va apprendre. J'en ai assez parce que la directrice n'arrête pas de m'appeler. […]

L'un des petits frères : - Samir, c'est mon grand frère. Je l'aime bien, mais il a un défaut : il parle presque jamais ! […]

Monsieur Piquet : - Je dis à Samir d'apprendre à lire, mais il s'en moque et il regarde ses chaussures. Samir ne parle jamais. Je l'appelle Samir le Silencieux. Parfois, à la fin de la journée, Samir est épuisé, mais je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas ce qu'il va devenir l'année prochaine, s'il passe en sixième. […]

La directrice : - Je m'inquiète pour Samir. Monsieur Piquet doit vraiment être patient. Comment va-t-on le faire passer en sixième ? […]

…sans oublier Samir, vu par lui-même : Je suis pas un petit garçon bavard, je suis pas du genre à me moquer des autres. Je n'aime pas qu'on m'embête, mais je me laisse faire. […]

Ce travail a été réalisé avec enthousiasme par tous les enfants, y compris par ceux qui éprouvaient jusque-là de grandes difficultés à rédiger seuls un texte.

 

3. La prédiction : Samir face à Nadia (fin du chapitre 1)

Ce passage a été lu oralement par la maîtresse, puis relu individuellement et silencieusement afin de pouvoir venir le " jouer " devant les autres (sans avoir le texte sous la main).
Ce travail de théâtralisation a été pris très au sérieux et il a été impressionnant de constater que les enfants réinvestissaient des pans entiers de texte (sans l'avoir appris). Beaucoup d'enfants ont demandé à le jouer, y compris le plus "timide" de la classe, qui a été applaudi par tous !

Dans un deuxième temps, par binômes, chacun est venu jouer une scène (préalablement préparée en quelques minutes) où l'on imaginait un autre personnage du roman face à Nadia. Tous ont respecté le protocole présenté dans le texte : l'arrivée chez Nadia, un échange (Nadia ne travaille pas pour rien !), une prédiction, le départ de chez Nadia.

Faut-il croire aux prédictions ?
Le sujet n'a pas suscité de longs débats. La plupart des enfants s'accordant à dire que l'on pouvait rencontrer des voyantes, mais qu'elles pouvaient non pas "mentir" mais " se tromper ".
La question est donc devenue : - Marie Desplechin cherche-t-elle à nous faire croire aux voyantes ? A l'unanimité, la réponse fut " non ". - Alors pourquoi met-elle une voyante à ce moment-là de l'histoire ? " Pour créer du suspens, pour que l'on se demande si Samir va changer. "

 

 

4. Chapitre 2 : Les jumelles de Marc Akimbele

Ce chapitre, lu à la maison, a été " parcouru " en classe, en imaginant que nous suivions Samir : 1) dans la cour de la Victorine (les enfants ont alors essayé de récréer oralement l'univers sonore :l'hiver / l'été), 2) devant le jardin de M. Verstraete, 3) près du lac avec Marc Akimbele.

La référence à l'appareil auditif de Marc a immédiatement suscité la comparaison avec un enfant de l'école mal-entendant : " C'est comme l'appareil de… ". Le fait de pouvoir le " débrancher " et s'isoler ainsi plus facilement a provoqué quelques sourires entendus et certains ont insisté sur la similitude d'attitude entre Samir et Marc.

Le passage où Samir réussit à lire le titre du livre d'ornithologie a immédiatement provoqué des réactions : " - Mais on nous a dit qu'il ne savait pas lire ! - Alors il peut quand même lire en faisant très attention ! " Impression d'une première victoire remportée sur l'échec annoncé !

Le livre d'ornithologie a éveillé la curiosité de certains qui ont, les jours suivants, empruntés les documentaires spécialisés sur les oiseaux figurant dans la bibliothèque de classe.

 5. Chapitre 3 : Un livre et une lettre (p. 53)
Reconstituer le document
Il s'agissait, sur une feuille toute blanche, de réaliser cette lettre en en recopiant le texte.
- Il a fallu préalablement insister sur le bien-fondé du choix des caractères italiques dans le livre, pour ainsi prendre conscience de la manière dont la typographie tente de rendre compte d'un manuscrit.
- Plusieurs enfants ont eu du mal à comprendre qu'il leur était demandé de réaliser la lettre en question, comme s'ils étaient eux-mêmes Thierry. Cette forme d'appropriation du texte (fabriquer le document dont on parle dans le roman) ne leur étant pas très familière.
- Une fois la consigne comprise, les enfants ont eu à cœur de réussir le travail demandé. " Est-ce que ma lettre ressemble à une vraie lettre ? " se demandaient-ils les uns aux autres. De leur propre initiative, près de la moitié de la classe s'y est repris à deux (ou trois) fois, recommençant entièrement leur travail car la disposition du texte dans la page leur avait posé des problèmes (écrire droit, laisser une bande blanche autour du texte, ne pas aller à la ligne comme dans le livre si la phrase n'est pas terminée…).
- L'enjeu était également de ne faire aucune erreur d'orthographe, ce qui a été le cas pour la plupart, grâce à une relecture très attentive de leur texte, qu'ils ont menée beaucoup plus volontiers que dans d'autres contextes !
- Enfin, lorsqu'ils ont eu terminé de recopier ce texte, plusieurs enfants ont souhaité " décorer " leur papier à lettre. Ils ont alors spontanément utilisé les livres d'ornithologie disponibles dans la classe et tenté d'imaginer, pour certains, un logo de l'association dont Thierry et Marc sont membres.


6. Chapitre 3 : Un livre et une lettre
(p. 49 à 69) 

Se repérer dans le chapitre
Les élèves disposaient de bandelettes résumant chacune l'un des onze paragraphes du chapitre. Il s'agissait donc de les remettre dans l'ordre du texte et de les compléter avec les indications de temps situées en tête de certains paragraphes.

Les enfants ont, pour la plupart, adopté la stratégie préalablement envisagée ensemble avant d'amorcer leur travail : reprise du texte dans le livre puis recherche de la bandelette correspondante.
Bien que la fin de ce chapitre (le début ayant été abordé en classe, cf. travail précédent sur la lettre) ait été individuellement (re)lue la veille au soir à la maison, ce travail a demandé un temps relativement long (trois quart d'heure en moyenne) car la plupart a éprouvé le besoin de relire intégralement chaque paragraphe. Très rares sont ceux qui ont survolé le texte pour y prélever quelques indices pertinents qui auraient pu leur éviter de tout relire. Ce travail a donc donné lieu à un long temps silencieux permettant à chacun de se concentrer réellement. Les élèves ont visiblement pris plaisir à revenir ainsi sur les différents événements de ce chapitre.

Les indications sur les mois de l'année (le chapitre se déroule de février à avril) ont été facilement retrouvées et ont donné lieu à des remarques sur la gestion du temps dans le chapitre (durées longues racontées brièvement). Le lien avec un autre travail mené sur ce sujet au premier trimestre (dans des romans policiers) a été établi par élèves.

A l'issue de ce travail, chacun était invité à retrouver la phrase où Samir admire Céline : " Elle n'est pas jolie comme Elodie qui a les cheveux blonds et les yeux bleus et qui ressemble à une poupée. Elle est jolie comme un oiseau ébouriffé. " (p 62) et à aller observer un album de Michèle Daufresne : Histoire d'yeux (Syros) ouvert à une page où certains oiseaux sont représentés avec des coiffures de toutes sortes…
Ensuite, sur une petite feuille blanche, chacun a pu dessiner le portrait de Céline telle qu'il l'imaginait. Plusieurs enfants ont tenus à faire figurer Samir à ses côtés.

 

 

 7. Chapitre 4 : Dans le jardin de monsieur Verstraete

Lire seul un chapitre
Le chapitre 4 a été lu à la maison ; à cette occasion, la plupart de ceux qui n'étaient pas encore allés jusqu'au bout ont terminé le roman.
Nous sommes revenus sur ce chapitre en classe, afin de se resituer dans le temps : le délai annoncé par Nadia (au chapitre 1) étant presque écoulé. Les enfants ont été particulièrement sensibles aux dernières pages (84 à 91) où Céline attend sa mère qui ne viendra pas et trouve chez celle de Samir un accueil chaleureux et les marques d'affection dont elle a besoin.
Quelques jours après avoir lu ce chapitre, un élève a évoqué de mémoire, à une toute autre occasion, le passage " Les jardiniers sont comme les oiseaux… " (p 71) pour faire remarquer que cette comparaison était fondée !


8. Chapitre 5 : Le destin de Samir

Ce chapitre ayant déjà été lu par tous individuellement, il a été relu par la maîtresse de manière à en percevoir ensemble l'intensité dramatique. Les enfants ont presque tous manifesté leur inquiétude aux moments les plus cruciaux, certains terminant les phrases ou anticipant sur le dénouement.
La toute dernière phrase a tout de suite fait écho à celle du premier chapitre, avec une image triomphante de la Victorine.
Une élève a proposé de rapporter un numéro de " La voix du Nord " que son grand-père lit régulièrement.


9. A propos de la couverture.

Immédiatement après avoir terminé la lecture du dernier chapitre, plusieurs élèves ont manifesté leur désapprobation à l'égard de l'illustration de couverture : " Qui est la personnage dans l'arbre ? " " ça ne peut pas être Samir, il ne doit pas être habillé comme ça ! " " ça ne peut pas être Marc, il était assis sur un tronc déraciné ".
Un élève a alors fait remarquer qu'en 4ème de couverture figurait une indication prouvant que ce dessin n'avait pas été fait pour ce livre ! Il fallut alors expliquer la politique de l'éditeur pour les couvertures de cette collection (choix systématique d'une illustration provenant d'un autre ouvrage, jeu sur le décalage…) et préciser que Marie Desplechin n'avait choisi ni le dessin de couverture du roman ni le titre (auquel elle reproche d'induire une histoire " de fille " alors que le héros est Samir).

Chaque enfant a donc été amené à réaliser une nouvelle couverture, proposant un nouveau titre et une nouvelle illustration.
Nombreux sont ceux qui ont représenté Marc Akimbele au bord de l'étang, quelques uns ont dessiné Samir (et Céline !) ou encore le moment de la prédiction avec Nadia et ses cartes.
Quelques titres trouvés à cette occasion :
Le destin de Samir / Un héros pour la Victorine / Samir est-il un héros ? / Risquer sa vie pour un ami ? / Samir, ce héros ! (le lien ayant été fait avec " Mon père, ce héros au sourire si doux… " texte de V. Hugo lu en classe) / Samir, notre héros / La destinée de Samir / Le destin de Samir / Le fabuleux destin de Samir (lien involontaire avec Amélie Poulain ?) /Comment échapper à son destin ? / Une vie pour une vie / La plus belle peur de Samir

 

10. L'espace dans le roman.

Après avoir listé ensemble les différents lieux où se déroulent les événements décrits dans l'ensemble du roman, chaque élève a réalisé un plan de la Victorine et de ses environs.
Les difficultés rencontrées ont été pour certains de respecter les proportions (la cabane de M. Verstraete ne peut occuper autant d'espace que la Victorine).
Plusieurs ont hésité dans l'agencement des lieux et dans la distance qui les séparent. Ce fut donc, une fois encore, l'occasion de se référer au texte en recherchant, par exemple, les trajets effectués par Samir.


Marie - Claire Lereboullet



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dimanche 29 decembre 2002