prepaclasse

 

chroniques


A propos des enfants précoces..


(réponse faite à une question dans une liste de discussion )

Bonjour,

La lecture de ce fil m'invite à quelques réflexions concernant le traitement de la diversité des capacités de nos élèves.

Nous évoquons d'un côté "l'échec d'en bas" pour reprendre une terminologie en vogue dans d'autres sphères.
Il s'incarne dans l'illétrisme et suppose-t-on majoritairement au sein d'une population en difficulté sociale.

A cet échec, l'institution a tenté de répondre sans vrai succès par la discrimination positive (qui ne s'est pas vraiment traduite dans les faits) et par exemple par des réponses intéressantes mais trop récentes pour être évaluées comme les Projets Personnels d'Aide et de progrès (P.P.A.P.) dont j'ai regretté bien vite qu'ils ne s'adressent qu'à l'élève en échec et non à tout élève car il me semble que tout élève est capable de progrès.

J'annonce toujours à mes élèves en début d'année qu'il n'y a pas de "bon" ou de "mauvais" élève mais seulement des élèves capables de faire des progrès.

Nombre de personnes ont longtemps défendu que pour ce public défavorisé, il fallait travailler "les bases" en sous-entendant finalement que "le culturel" constituait un luxe facultatif.
Ce sont ces personnes qui défendent les "classes de niveau".
Il n'en est rien et les travaux de Chauveau ont témoigné de l'urgente nécessité du "bombardement culturel".

Je pense d'ailleurs que l'enseignant du primaire comme du secondaire doit lui-même être "cultivé" pour contribuer à donner de la saveur à son enseignement comme disait Barthes, et surtout du sens aux apprentissages.

A cet échec "d'en bas", répond celui "d'en haut".
Si l'enfant précoce devrait légitimement se rencontrer partout, il se croise généralement dans des milieux favorisés culturellement (et souvent socialement), ou plutôt, l'enfant précoce des milieux défavorisés reste généralement ignoré.

La précocité telle qu'on la définit, se traduit surtout dans les faits par une très bonne maîtrise du verbe et des personnalités fortes, dont le raisonnement prend parfois des chemins de traverse ou non "traditionnels". Le précoce est fréquemment une sorte d'autodidacte qui prélève des indices pour construire seul sa démarche.

Le cas est typique en lecture où l'enfant précoce va se passer de méthode pour apprendre à lire, il va analyser lui-même à partir de ses expériences propres le pluri-système de la langue.

Leurs modes de représentation font que certaines étapes méthodologiques proposées au plus grand nombre sont pour eux des obstacles fastidieux qui détournent du but essentiel. C'est un peu comme si l'on demandait à une personne sachant conduire de formuler à chaque fois qu'elle aura recours à l'embrayage et changera de vitesse. C'est l'accident assuré.

Je me souviens autrefois, de ces collègues bien ennuyés qui décelaient dans leur classe "un enfant qui en savait trop" et "disait tout" trop vite.
Après des négociations embarrassées, ils envoyaient ces élèves au niveau supérieur le séparant de sa cohorte d'âge, suscitant d'autres difficultés.

J'ai volontiers accueilli ce type d'élèves qui pouvaient même parfois être rejetés d'autres classes, d'autres écoles.
Cette année, il y a dans ma classe, deux élèves "en passage anticipé" et dont l'un à fait "exploser" les batteries de la psychologue scolaire.

Mais il ne se passe pas une année sans que je ne découvre des élèves aux compétences de raisonnement particulièrement développées.
L'an dernier, par exemple, mis en confiance, l'un de mes élèves était capable de résoudre un problème de mathématique avec questions "enchâssées" et multiplications à trois chiffres... à peine le problème écrit au tableau..mais le tout renversé sur sa chaise, sans recours à l'écrit et au début de l'année, balançant, je dirai même au début, "gueulant" ses réponses comme "une bonne blague" car il ne se croyait "pas intelligent"... et n'aurait pas été étonné qu'on lui dise que c'était faux.
Malgré ses immenses progrès, la confiance gagnée et la violence fortement réduite au CM2; malgré le lien fait avec le collège, cet élève a été exclu dès la fin du premier trimestre de sa classe de sixième pour des faits de violence. Il ne bénéficie que d'une faible reconnaissance familiale et le scolaire l'a rejeté. Cet échec j'y pense.

Lorsque j'attire l'attention sur de tels cas, on me prend éventuellement pour une sorte d'illuminé généreux, mais c'est très rarement que l'on en tient compte, surtout en ZEP... d'autant que ce n'est pas la famille qui parle à peine le français qui va venir réclamer.

Pourtant, l'observation attentive des élèves les plus violents m'a montré des enfants qui placés dans de bonnes conditions se montrent vite capables de raisonnement de haut niveau. Ils ont de plus une maturité et une expérience personnelle qui leur permettent de résoudre toute une série de situations problèmes (observation de la langue ou en mathématique, expériences en sciences...) avec une très grande pertinence.

Ce que je voudrais dire ici, c'est qu'il me semble en réalité que la question ne touche pas simplement "les enfants précoces".
Bien entendu, leur situation doit trouver une réponse adaptée.
Mais je crois qu'il faut plutôt se poser la question de la place accordée à l'intelligence dans l'enseignement.

Autrement dit, les cheminements que nous proposons sont souvent univoques et restreints.

Il y a des années, Gabriel Racle, dans "la pédagogie Interactive" chez Retz, évoquait déjà les différentes formes d'intelligence ou les diverses approches possibles des concepts.

Le discours scientifique a évolué depuis, les connaissances sur le fonctionnement du cerveau ou le raisonnement logique ont progressé.. mais cela a eu très peu d'effet au fond sur les pratiques.

L'ambiguïté du discours sur les "surdoués" appelés pudiquement "précoces" aujourd'hui c'est qu'il suggère une aristocratie de l'intelligence. Le débat devient vite politique.

Isolé, l'élève précoce peut être rassuré au contact d'autres qui lui ressemblent.
Mais plus tard, quand des adultes qui ont réussi le QI se retrouvent dans des clubs fermés, on se demande ce qu'ils cultivent.

Il existe autour de cette question toute une série de représentations sociales ambiguës et ambivalentes.
On confond souvent le culte de la différence avec le respect de l'individu et le droit à la ressemblance.
On oppose trop créativité et exigence, on mélange faits de langage et concepts.

Nous acceptons peu la remise en question de nos certitudes.

L'intérêt des travaux menés par la PMEV c'est qu'il me semble être en présence d'une démarche qui n'est pas enfermante et qui ne s'adresse pas à une typologie d'enfants.

Mais il me semble que le débat ne fait que commencer.
Par provocation mais aussi par devoir laïque et républicain, je dirai que pour moi, chacun de mes élèves est un "surdoué". Ce qu'il faut c'est trouver "en quoi" ou "comment", quelles sont ses constructions logiques, comment l'aider à se débarrasser des obstacles qui l'empêchent d'y voir clair.
Peut-être d'ailleurs ces obstacles, ce sont nos pratiques qui les mettent sur le chemin de l'élève.
Autrement dit, souvent, il faudrait nous interroger sur ce que nous mettons en place pour "empêcher d'apprendre ou de comprendre bien".

Pour avoir été confronté par ailleurs au handicap mental, je dirai que là aussi nous avons à travailler pour aider l'individu que nous avons face à nous à faire sa place, s'exprimer, tisser sa relation au Monde et apporter sa touche personnelle.

Psychologie, sciences, philosophie, politique... ce débat touche vraiment aux fondements.

Je pense que la réponse à apporter à ces questions doit concerner non pas seulement l'enfant précoce, mais la place de l'intelligence à l'école ( y compris chez les enseignants... car combien ont eu l'occasion de s'interroger sur leurs propres représentations mentales ? de voir leur créativité ou leur raisonnement valorisés ? ).

Intelligence (raisonnement) , langage, culture dans un espace (l'école) ouvert à tous les enfants; où l'on tienne compte des personnalités sans sombrer dans le psychologisme, des diversités individuelles, sociales... dans la ressemblance (citoyenneté, laïcité, accès égal aux droits, progrès social).

WEBMASTER: Vincent Breton maitreformateur@aol.com Paris. Droits réservés

dimanche 2 juin 2002