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La lecture préparée
et experte
Tandis
que la littérature de jeunesse, l'album et le roman "s'institutionnalisent"
au cycle 3 grâce aux nouveaux programmes et font leur apparition
mesurée au cycle 2 (la classe de CP et le CE1 surtout
restent trop frileux en ce domaine), on pouvait penser que l'école
maternelle, forte d'une tradition de promotion du livre et de
moments consacrés "aux histoires" continuerait
et même amplifierait la présence de la littérature
de jeunesse y compris auprès d'élèves non
lecteurs.
Est-ce l'effet de la focalisation sur la littérature de
jeunesse au cycle 3 ?
Le visiteur régulier de classes maternelles, sans généraliser,
dressera un constat plus mitigé: il n'y a pas toujours
une véritable programmation des activités sur le
livre en maternelle. L'album, reste souvent choisi aléatoirement
et lu en fin de journée.
Il est principalement le support d'activités langagières
périphériques qui ne donnent pas forcément
du sens à l'acte de lire et guère plus au texte.
Il semble toutefois
capital qu'une véritable pratique culturelle du livre
soit développée très tôt. Plus les futurs lecteurs
disposeront des référents culturels, plus facilement
entreront-ils dans la lecture.
Mais lire des albums, ce n'est pas
simplement donner à entendre des histoires. A ce prix là,
la fiction télévisuelle par exemple est plus attrayante,
plus facile et attirante que le livre qui suppose un certain
effort après s'en être saisi.
La littérature,
dès la maternelle, ce ne sont pas que des histoires, mais
des histoires qui me parlent, qui nous parlent y compris par
ce qu'elles véhiculent d'implicites, de mystères,
de référents.
La littérature
me parle parce que je m'y reconnais ou je découvre une
part de moi que j'ignorais mais qui se révèle à
moi... partage de sentiments et de sensations. Elle me parle
parce qu'elle ose poser les questions. Un bon livre, c'est un
livre qui sous une apparence peut-être anodine est porteur
d'un élément qui questionne, trouble, remet en
cause, déstabilise mais aide aussi à me construire
et me faire avancer.
Un
bon livre m'outille sentimentalement, sensuellement, langagièrement,
poétiquement, philosophiquement, culturellement, intimement,
révolutionnairement... dans ce paradoxe étonnant
d'une relation libre au texte - ma première liberté
celle de lecteur... y compris celle de laisser tomber le livre,
de reprendre l'album de "quand j'étais petit"
ou de lire "des ouvrages qui ne sont pas de mon âge",
d'un lien à l'auteur et d'un autre lien possible... échanges
avec des lecteurs qui auraient donc des choses à partager
avec moi en lisant... Merveille du livre qui m'apprend enfant
, à conduire l'une de mes premières activités
autonomes... sans m'interdire de me relier aux autres... même
si c'est ce que l'on reprochait autrefois à la lecture:
"c'est mauvais pour les yeux, ça isole.."
Il faut
être convaincu de cela lorsqu'on lit une histoire au très
jeune enfant. On l'invite à s'identifier, à mesurer
ses sentiments et ses valeurs, à oser la transgression
du rêve ou de l'interdit, à reconnaître dans
le texte ce qui participera de sa personnalité propre.
Ce n'est pas juste une histoire. C'est à la fois un texte
en partage et à la fois une appropriation à chaque
fois individuelle, intime.
On se souvient
de l'interprétation des Contes de Bruno Bettelheim ou
des travaux de divers anthropologues... tout en restant humble,
à nous de mesurer ce qu'un livre et à ce titre
l'album de littérature de jeunesse peut porter de richesses
au delà du simple récit.
Quand Anthony
Browne écrit "Le tunnel", ce n'est pas l'histoire
en elle même qui est palpitante, mais bien tout ce que
l'album porte en lui de questions et de troubles : la relation
frère - soeur, le passage par le tunnel...
Ignorer
ces aspects c'est réduire le livre.
De même,
un album aujourd'hui, ce n'est pas simplement un texte illustré.
C'est de plus en plus une
oeuvre d'art cohérente où textes et images se renvoient, s'interpellent...
Une bonne illustration ce n'est pas seulement la solution ou
l'explicitation en images du récit, c'est une tonalité
supplémentaire ...
La massification de
l'enseignement impose que l'on mette en partage ces clés
culturelles autrefois réservées à une minorité.
Nous savons
que celui qui réussit en lecture, ce n'est pas celui
qu'on aurait entraîné très tôt à
la technique de la combinatoire ou à isoler des phonèmes.
C'est d'abord celui qui très tôt a bénéficié
d'une vraie richesse culturelle, d'explicitations, d'un langage
riche, de haut niveau...
Il est de notre devoir, à la manière de Chauveau
et de son "bombardement culturel" de mettre le paquet
et de compenser au maximum quand c'est nécessaire un déficit
culturel... d'oser aller plus loin, d'oser être ambitieux
pour tous .
Dans un
autre ordre d'idée, on sait que l'enfant qui parle bien
ce n'est pas celui qui n'a entendu qu'un langage "pour enfants"
simplifié à outrance, mais celui qui a bénéficié
d'un langage de qualité.
Cela impose que nous
sachions nous, enseignants, mener préalablement à
la présentation d'un album en classe la
lecture experte de
celui ci.
Nous reprenons sans vergogne le terme employé par l'association française pour la lecture qui a ouvert la voie
une nouvelle fois en ce domaine.
Il ne doit pas y avoir
un seul jour sans livre en maternelle !
C'est beaucoup plus important et plus urgent que la collation
!
Il ne doit pas y avoir d'improvisation en la matière mais
un vrai travail concerté.
Il ne doit
pas y avoir des activités autour du livre mais sur le
livre qui est en lui même le centre d'activités
diverses et riches sur lesquelles nous reviendrons.
Dix questions
elles reviennent souvent, essais de réponse...
1 quand
lire des albums en classe ?
En maternelle
j'avais "l'album de la semaine" que j'introduisais
chaque lundi matin et reprenais ensuite chaque jour...En tout
cas, le moment choisi était un moment permettant d'être
disponible intellectuellement et physiquement pour découvrir
vraiment le livre.
Bien entendu cela n'interdit pas de lire lors d'un temps calme,
quand les enfants sont fatigués en début d'après-midi...
L'accueil est un bon moment pour donner accès aux livres.
De même un temps d'atelier permet de présenter un
livre à un petit groupe.
2 où
lire des albums en classe ?
L'espace
de regroupement est souvent utilisé si on est en grand
groupe. Parfois, il est bien de pouvoir lire dans le coin bibliothèque
et pas forcément tous ensemble !
Certaines écoles disposent de BCD... c'est bien d'y lire
si on peut rapporter le livre en classe...
J'ai vu avec intérêt une maîtresse qui avait
investi dans l'école un espace intime sous un escalier
qui équipé de coussins était devenu une
vraie "cabane à lectures"...
3 puis-je
relire plusieurs fois la même histoire ?
La question
revient souvent et la réponse est oui ! D'abord parce que les enfants aiment entendre
plusieurs fois la même histoire et se l'approprier, ensuite
parce que cela les initie à la compréhension de
la permanence du texte écrit, les invite à s'approprier
des formulations langagières, jouer avec la syntaxe...
Il arrive que les élèves connaissent le texte par
coeur. Ce qui peut donner lieu à de jolis jeux. Un bon
album doit être lu et relu plusieurs fois...
Dans certains cas, s'il s'agit d'un livre qui vient en réseau
donner une clé au premier on ne le lira peut-être
qu'une fois... mais c'est pour ça que je choisissais "l'album
de la semaine" pour se donner le temps d'y revenir en grand
groupe, en petit groupe, en atelier... On peut aussi laisser
un enregistrement "topé" de l'album à
disposition libre des élèves dans le coin lecture.
Il peut aller alors le réentendre à sa guise. De
même, on pourra solliciter une classe de cycle 3 par exemple
pour venir lire des albums en maternelle (tutorat).
4 dois-je
montrer les images tout de suite ?
Dans certains
cas l'image va apporter des clés capitales et immédiates...
mais ce n'est pas toujours facile. S'il s'agit d'une première
lecture en grand groupe et pour maintenir sa fluidité,
on pourra ne montrer les images qu'une fois l'histoire terminée
et sans commentaire.
Certains types d'albums permettent de le faire au fil de la lecture
mais on ne doit pas s'interrompre à la première
lecture.
Parfois, l'utilisation de la bande enregistrée permet
de tourner les pages au signal sonore en accordant la lecture
aux pages... cela permet de présenter la cassette et son
utilisation...
5 puis-je
simplifier le texte que je lis ? Non! Si l'album est bien choisi il
doit être porteur d'un vocabulaire riche, d'un niveau un
peu supérieur au niveau de langage des élèves...En
tout cas, lorsque je lis un album, je lis ce qui est écrit
! Pas autre chose ! Tout ce qui est écrit, rien que ce
qui est écrit ! c'est d'ailleurs aussi pour cela qu'on
exige l'attention des élèves, qu'on leur montre
que ce sont bien les mots écrits qui sont lus... La lecture
doit être fluide (il faut s'entraîner avant) mais
précise.
6 dois-je
m'arrêter pour expliquer le vocabulaire ? Pas la première fois et pas
non plus de manière systématique. L'implicite du
texte permet souvent de comprendre un mot et on sera étonné
de voir les élèves reprendre une formulation, une
tournure de phrase ultérieurement. Il est plus intéressant
de réinvestir le vocabulaire en situation que de chercher
à se lancer dans du vocabulaire complexe. On peut recourir
à l'image, aux objets (on peut constituer le musée
des objets du livre lorsque ceux-ci ont une importance notable...
).
7 puis-je
choisir un album correspondant au thème de la classe ? Méfiance et
prudence ! Pourquoi ? Parce que très souvent, si on veut
à tout prix trouver des albums qui correspondent à
un thème de classe, ce n'est pas l'intérêt
intrinsèque de l'album qui risque de guider notre choix
mais le fait qu'il réponde au thème.
On part souvent sur des mises
en réseau ou en constellation des ouvrages, là aussi il
faut être prudent. Il faut que les choix soient justifiés.
La sélection doit être pensée.
Attention aussi lorsqu'on est sur un thème de classe au
risque de saturation... Décliner un thème à
toutes les sauces c'est une pédagogie du prétexte...
Un prétexte ne fait pas un projet. Lire c'est déjà
un projet en lui même.
8 que pensez-vous
de la lecture feuilleton ? En maternelle plus qu'ailleurs, elle me semble
être difficile pour des enfants qui ont besoin de bien
capter l'unité, la cohérence et la continuité
du récit. Le découpage des albums est pensé
la plupart du temps de manière très précise.
Je ne vois pas de lecture feuilleton avant la grande section,
peut-être pour un conte...
9 que faire
des albums apportés par les élèves ?C'est un bon indicateur
du type de lectures menées à la maison. On peut
disposer d'une table pour présenter ces ouvrages et très
ponctuellement si c'est en rapport avec un album lu en classe,
si on a eu le temps de préparer la lecture... lire l'album
à la classe..mais prudence aussi...rien de systématique
! qu'on ne se retrouve pas avec l'obligation de lire tous les
Martine ou un Mickey !
Au passage, équipons les écoles de bibliothèques
permettant de prêter des livres aux familles ou si besoin
travaillons avec les bibliothèques municipales, de quartier,
les bibliothèques centrales de prêt du Ministère
de la Culture...
10 peut-on
mener des activités sur le texte ? Oui et sur l'album et les personnages...
mais jamais dans la perspective d'un exercice scolaire... Plutôt
pour aider à interpréter ou à s'approprier
le texte de manière ludique et dynamique. Il est possible
parfois de faire des hypothèses sur le texte mais pour
comprendre une construction, un enchaînement... Dans certains
cas, les élèves connaissent le texte par coeur
... ou presque... on peut commencer à chercher "la
preuve", vérifier ...
Des entrées ludiques permettent de faire parler les personnages
(un jeu classique est de photocopier les personnages qui seront
collés sur des silhouettes rigides, avec lesquelles les
enfants joueront de manière plus ou moins libre...). Certains
albums favorisent une entrée dans l'activité écrite
(on peut fabriquer des menus comme Zeralda, écrire la
lettre d'un personnage...)
En conclusion
L'album
de littérature de jeunesse doit être très
présent dans la classe. Les élèves doivent
pouvoir se forger un véritable patrimoine en maternelle.
Cela impose pour les enseignants un travail préalable
d'appropriation des ouvrages qui doivent être présentés
et découverts pour leur intérêt propre et
non pas dans le but de mener des activités décrochées.
Nous reviendrons sur le type d'ateliers qu'on peut proposer.
Et vous ? lisez vous des albums en maternelle ?
Comment cela se passe-t-il ?
racontez ! .
prepaclasse@aol.com
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