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La pédagogie

la place de l'ORLF

témoignage d'un maître-formateur : la place de l'ORLF
Bonjour,
Je suis professeure des écoles maître formateur en Alsace.
Nous sommes, dans les classes que nous visitons, très souvent confrontés à certains problèmes
concernant la place occupée dans l'emploi du temps en ORLF au détriment de la Littérature.
Les manuels se disent en conformité. Mais si on y regarde de plus près, c'est toujours "La balle aux mots" qui est majoritairement utilisée et on voit chez les stagiaires 1 séance hebdomadaire en orthographe
+ la sacro-sainte dictée, 1 en vocabulaire, 1 en grammaire, 1 en conjugaison...dans la linéarité qu'on suppose et sans rapport avec la production d'écrit.
Nous ( les PEMF ) nous disons "Ils débutent, ils ont besoin d'être rassurés!"
Mais voilà, quand nous sommes visités par l'Inspecteur ( pour la note ), nous proposons à la critique des séances - que nous menons habituellement d'ailleurs - en Littérature, en ORLF ... en parfaite adéquation avec les IO de 2002. Eh bien, les Inspecteurs ne semblent pas apprécier nos efforts de recherche : ils nous déclarent "non-lisibles" par des stagiaires en observation au fond de la classe.
Est-ce que dans d'autres académies, vous avez aussi l'impression que l'aspect Recherche, c'est-à dire, mise en conformité avec l'esprit des programmes, passe après la rentabilité, c.à.d gestion de la classe ? Le
professeur T1 ne doit pas innover, il doit d'abord savoir gérer sa classe. Qu'en pensez-vous, vous qui étiez maître-formateur avant d'être conseiller pédagogique ?
Cordialement, Françoise Delacour.

Notre collègue évoque une problématique particulièrement importante et qui mérite une réflexion puis l'action convergente et concertée des différents acteurs de la formation initiale et continue comme des équipes de circonscription ou des maîtres.
Cette problématique émerge d'une situation originale où depuis 2002,
les programmes proposent une entrée novatrice de l'apprentissage de la maîtrise de la langue.
Le courrier de notre collègue témoigne de la difficulté de la mise en oeuvre des programmes de 2002 dans une phase où des outils continuent de s'élaborer, tandis qu'il faut s'approprier les nouveaux programmes avec le risque qu'une mauvaise interprétation de ceux-ci en dénature l'ambition et fasse échouer l'évolution pourtant nécessaire.
Pour prendre une image, nous avons un cahier des charges à assumer collectivement pour un nouvel objet dont nous n'avons pas encore la représentation précise. De fait, il faut oser sans prendre de risques; savoir mesurer les effets d'une pédagogie qui reste encore peu expérimentée. Le contexte où des réflexes conservateurs trouvent rapidement un large écho, n'est peut-être pas le plus aisé.
Quelques points d'entrée en écho au courrier de Françoise Delacour que nous remercions de sa réflexion.
les éditeurs et l'observation réfléchie de la langue

L'Édition scolaire en France reste assez libre d'élaborer les outils qu'elle propose. De fait, les enseignants éprouvent des difficultés à faire "le bon choix".
Il n'existe pas de manuel recommandé par le Ministère, pas plus que de contrôle sur les contenus ou la conformité du contenu d'un manuel avec les programmes.
Les chartes éditoriales imposent de plus en plus une structure ou une construction des manuels où les auteurs disposent d'une marge de manoeuvre relativement faible: problèmes de droits lorsqu'on choisit des extraits, de charte graphique, de "parti pris" de collection ...
Les choix éditoriaux s'inscrivent dans une approche commerciale qui incite les éditeurs à prendre le moins de risques possible.
Parmi les outils que l'on trouve actuellement dans les classes, on peut voir:
- des manuels parfois anciens qui proposent généralement une approche "saucissonnée" de la langue avec des entrées "sous-disciplinaires" isolant par exemple l'orthographe, le vocabulaire, la conjugaison, la grammaire... Certains se veulent "livre unique de Français" et favorisent une approche thématique construite autour d'extraits d'ouvrages littéraires.
Du point de vue des programmes, ils ne sont pas toujours harmonisés en matière de terminologie. Ils peuvent être porteurs d'erreurs par exemple du point de vue des "règles grammaticales".
Les situations de découverte restent très limitées, inductives et la part laissée aux réelles investigations et manipulations de l'élève est souvent réduite.
Non conformes aux programmes actuels, ces ouvrages peuvent toutefois rester utiles pour entrer dans une notion, trouver des gammes d'exercices, constituer des banques d'exercices et d'ouvrages en vue de mettre en place des activités différenciées.
- on peut trouver des "référents": dictionnaires de conjugaison, petits vade-mecum, répertoires de règles... Quelques uns de ces outils proposent une activité de l'élève (par exemple fichiers thématiques en orthographe, fichiers proposant des activités d'écriture par analogie proposés souvent par la pédagogie Freinet).
- les nouveaux manuels produits aujourd'hui par les éditeurs éprouvent des difficultés à se détacher du schéma classique des ouvrages précédents.
Certains s'appuient d'avantage sur des textes littéraires mais les utilisent en prétexte à l'activité grammaticale.
Il y a confusion entre une approche thématique des notions et un véritable travail construit à partir de la rencontre des textes, de l'observation et de la réflexion sur ceux-ci. On ose encore peu placer les élèves en situation problème.

 Comme en sciences expérimentales, où il faut savoir placer l'élève en situation d'investigation et de recherche dans une véritable démarche active, il nous semble que l'approche en maîtrise de la langue pourrait se fonder sur quatre postures:
"observation découverte" de phénomènes in situ (dans de vrais textes ou en situation orale) et présentation de ceux-ci (c'est pareil, c'est pas pareil) [différenciation]
investigation dans des situations de langue pour analyser comment se construisent ces régularités [liens]
production de projets en situation de communication dans les différents domaines [tranversalité et activités sur la langue intégrées aux différents domaines]
systématisation pour une appropriation et un ancrage des notions construites, ce temps pouvant favoriser le retour sur une observation... c'est à ce moment là qu'une terminologie limitée doit être utilisée.



Chaque étape doit se construire en se fondant sur l'action de l'élève et ses besoins propres. Il est difficile pour un manuel de s'accorder cette souplesse tant il se fonde sur l'idée d'un "élève type".
Très peu de manuels osent une approche "de cycle".
Quelques uns proposent des entrées disciplinaires qui pour intéressantes qu'elles soient (faire du français en géographie) figent l'approche par une entrée thématique.
Nous restons dans une période intermédiaire mais il faut néanmoins que les maîtres et les formateurs osent critiquer (au sens positif du terme) les productions éditoriales pour influer les choix en direction des intentions des programmes.
Dans tous les cas, une classe de de cycle 3 devrait au moins au niveau du maître, disposer de plusieurs outils en fonction des besoins. la simple comparaison de deux manuels de français soulève très vite des problèmes: définitions peu sûres d'une notion, choix d'un corpus inadapté ou réducteur...
On s'étonne qu'il n'existe pas encore de documents d'accompagnement en ORLF, pas plus que d'ouvrages didactiques actualisés à destination des maîtres... Peut-être les tensions qui animent encore les linguistes aujourd'hui, les conflits entre "grammaires"... rendent l'exercice difficile. L'école primaire reste en effet contrainte de proposer des outils élaborés non pas à partir d'une seule approche de la grammaire, mais de la rencontre de plusieurs grammaires...

la part de la maîtrise de la langue dans l'emploi du temps : transversalité, temps de l'ORLF
Les emplois du temps observés dans les classes témoignent de la difficulté à s'approprier les nouveaux programmes.
Ils sont très nombreux à ne pas être conformes et à continuer d'isoler les "sous-domaines" comme le vocabulaire, la grammaire, l'orthographe...
Pour rappel: Littérature 4h 30 à 5h 30 - ORLF 1h 30 à 2 h Maîtrise du langage 13 h dont 2 h quotidiennes pour des activités de lecture et d'écriture.
Pour que le temps à accorder à la maîtrise de la langue soit respecté, il faut semble-t-il bien distinguer ce que l'on fera dans les différents champs disciplinaires mais avoir conscience qu'il n'y a pas de cloisonnement figé.
Par exemple:
- le vocabulaire pourra se travailler dans les différents domaines que ce soit en littérature, en sciences ou en Histoire...
- la production d'écrits pourra aussi bien se travailler en littérature de jeunesse ( produire un texte "à la manière de) , en Histoire ( décrire un tableau, faire parler un personnage historique), en Sciences (élaborer un questionnaire, produire un compte rendu), en EPS (écrire la règle d'un jeu, construire une affiche de résultats...), en mathématiques (écrire un problème )...
Chaque séance doit permettre de pointer un objectif concernant le "lire, dire, écrire".
Le temps de l'ORLF devient alors plutôt celui de la mise en relation à partir des observations menées dans les différentes activités et celui de la systématisation.
Toutes les activités concourent à enrichir le patrimoine d'expériences et de références communes de la classe.
La difficulté pour les maîtres est alors de penser la variété et la continuité des activités proposées. Il faut le faire à partir des compétences des programmes déclinées dans les différents enseignements. Cela impose la construction de tableaux de bord pour le cycle permettant de croiser les compétences avec les situations et les activités dans ce que certains appellent aujourd'hui une programmation a posteriori.
Les compétences en maîtrise de la langue se construisent de manière spiralaire.
Quelques exemples:
Dans "L'histoire à quatre voix" d'A. Browne, on peut demander aux élèves d'observer (par relevé et comparaison) à quel temps chaque personnage parle et quels pronoms personnels il utilise.
La mise en relief d'un procédé d'écriture aide les élèves à interpréter les intentions de l'auteur.
Ici, l'observation réfléchie de la langue aide à comprendre comment nous avons compris l'état d'esprit des personnages.
On touche ici à la fois à la question de la conjugaison, mais aussi du registre de langue.
Dans une autre approche, on aura pu à la suite de diverses activités sur la phrase interrogative, élaborer en ORLF des outils de référence pour la classe. Au moment du travail d'atelier en sciences, où il faudra construire un questionnaire de travail sur l'alimentation, le maître pourra inciter les élèves à utiliser les outils construits lors des phases de systématisation.
En Histoire, après avoir fait émerger quelques mots clés sur la Révolution, le maître peut dicter un résumé à la classe, résumé qui fera l'objet ensuite d'une correction réfléchie avec les outils dont disposent les élèves...
Non seulement cette approche permet de placer la maîtrise de la langue au premier niveau mais elle permet également de valoriser les différentes disciplines.
Les maîtres doivent se convaincre de l'impérieuse nécessité de respecter les horaires des programmes et du fait que la maîtrise de la langue est la préoccupation constante.
Les formateurs et les évaluateurs, doivent oser être exigeants en ce qui concerne le respect de cet emploi du temps.
l'Institution et l'innovation

Notre collègue souligne les difficultés qu'elle rencontre lorsque mettant en oeuvre les nouveaux programmes, l'évaluation de l'inspecteur renvoie l'idée que son approche n'est pas lisible pour un débutant.
Cette problématique n'est pas propre à l'ORLF. Nous savons que se mettent en oeuvre dans les classes des maîtres formateurs des pédagogies souvent très élaborées et dont les modèles ne sont pas toujours transférables même s'ils sont de très grande qualité et permettent aux élèves de très bonnes réussites.
Ce fut le cas avec l'apprentissage de la lecture où des maîtres ont construit des démarches par exemple à partir d'albums de littérature de jeunesse, démarches qui n'ont pas toujours été comprises et ont posé problème lorsque de jeunes maîtres négligeaient par exemple le travail de systématisation.
On sait que souvent, il est mieux de s'appuyer sur un manuel même de qualité moyenne, que de voguer au hasard.
On peut entendre les craintes, il n'en reste pas moins que nous devons inciter les maîtres à mettre en oeuvre les nouveaux programmes.
Les maîtres formateurs sont des vecteurs formidables pour la mise en oeuvre des programmes, ils peuvent aussi transmettre au débutant des attitudes où sans être l'expérimentateur irréfléchi, le professeur des écoles sait faire preuve de créativité.
On connait l'impact souvent positif et vivifiant pour les équipes de maîtres, de l'arrivée de débutants dans une école.
Ces débutants arrivent non pas complètement démunis mais souvent avec des propositions et des initiatives stimulantes. Ils ont des compétences à affirmer, mais ils ont déjà à apporter.
En ORLF la difficulté réside dans le fait que les outils de mise en oeuvre des nouveaux programmes sont loin d'avoir tous été élaborés et qu'il est fait appel aussi à l'imagination et l'esprit de créativité des maîtres.
L'enjeu est important:
- il faut que le maître s'approprie la démarche
- il faut que le maître dispose des outils didactiques et parfois notionnels pour savoir identifier et travailler à partir d'une problématique identifiée en maîtrise de la langue.

Tout cela interpelle la représentation que se font de cette approche les différents acteurs du système et pose la question de la formation initiale qui manque parfois de temps pour apporter des réponses efficaces.
Peut-être faudrait-il aussi que l'Institution communique mieux en direction des familles qui ne comprennent pas toujours ce qu'implique cette nouvelle approche, qui la craignent et qui le font savoir à l'échelon des circonscriptions.

Un vrai travail est à faire aussi vis à vis de l'innovation, qui ne doit pas être une expérimentation aventureuse mais la recherche concertée de réponses aux exigences des programmes.

S'il faut que les maîtres formateurs élaborent des dispositifs transférables et que peuvent s'approprier les débutants, ils ne doivent pas s'enfermer dans le carcan du passé, ils sont souvent particulièrement à même d'élaborer des réponses imaginatives.

Peut-être serait-il intéressant que les maîtres-formateurs invitent les équipes de circonscription à observer leurs pratiques. Pourraient s'élaborer à partir des essais des uns et du regard des autres un cahier de propositions aidant les maîtres à la mise en oeuvre de ces programmes.
Prepaclasse continuera de faire des propositions et de rassembler ici des pistes concrètes. Après tout l'objectif est plutôt mobilisateur...
alors à vos propositions et récits d'expériences !

les formateurs de la formation initiale et les ambiguïtés des choix des programmes
La posture actuelle de la formation initiale est délicate: le temps peut manquer, les propositions peuvent parfois plus déstabiliser qu'aider le futur maître.
Au delà, on peut avoir un regard critique sur les choix des programmes où subsistent des ambiguïtés en particulier dans le détail des notions à aborder et la terminologie à employer.
Il semble que la difficulté soit tout à fait comparable à celles rencontrées en sciences expérimentales. La démarche est au coeur de l'apprentissage. La terminologie grammaticale devrait venir tardivement, lorsque le concept pourrait émerger mais il ne s'agit pas seulement de développer la démarche d'investigation, il s'agit aussi de transmettre des connaissances.
Une impulsion institutionnelle forte serait bienvenue qui dépasse l'incantation et ne se limite pas à des généralités sur la lecture... mais la difficulté réside certainement dans le fait que des conceptions continuent de s'opposer.
la responsabilité des maîtres et des équipes de conseil des maîtres de cycle
C'est aux maîtres aussi via les conseils de cycle de se poser la question de la programmation et de l'organisation de l'enseignement de la maîtrise de la langue:
existe-t-il toujours une harmonisation des pratiques ?
un regard est-il porté sur le parcours de l'élève dans le cycle en maîtrise de la langue ?
La rénovation des programmes passe aussi par une meilleure appropriation des cycles et un travail fondé sur les évaluations.
la programmation a posteriori
C'est au conseil de maîtres de cycle d'élaborer des outils pour croiser les activités et les compétences.
S. Plane professeur à l'IUFM de Paris, évoque l'idée d'une programmation " a posteriori" qui permet de pointer régulièrement ce qui a été fait avec quels élèves.
l'évaluation et conclusion provisoire
Qu'évaluons-nous du point de vue de la maîtrise de la langue ? Il est important de se poser la question. Il faut là aussi élaborer des outils lisibles par les élèves et les familles. Il y a les connaissances, il y a les savoir- faire qui peuvent être reliés à la discipline concernée.

Si la gestion de la classe est une préoccupation légitime, il faut que les maîtres puissent la comprendre comme partie prenante de la démarche mise en oeuvre.
Cela questionne notre représentation de la langue et de son fonctionnement, ce que nous pensons important ou pas que nos élèves apprennent et pratiquent.
Par exemple, nous savons qu'aujourd'hui il faut écrire pour apprendre à lire. Cela semblait encore inconcevable quelques années en arrière.
La maîtrise de la langue passe par une pratique systématique et régulière du lire, dire et écrire; une pratique qui place en avant l'activité réelle de l'élève, la mise en oeuvre d'activités où il réfléchit.
Il faut donc faire confiance à l'intelligence des élèves et des maîtres.
Si nous ne sommes pas des "chercheurs" qui expérimenteraient le risque d'une aventure pédagogique, nous devons tous imaginer des réponses novatrices.
Les professeurs des écoles doivent ne pas s'en inquiéter mais y trouver une stimulation nouvelle.
Il faut oser sans perdre l'exigence, il faut revenir régulièrement sur les programmes, les textes, il faut partager des outils et si cela est nécessaire interpeller l'institution comme les éditeurs.
La mutation qui est devant nous est ambitieuse. Ce serait bien de ne pas la louper pour éviter les effets de retour en arrière...

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