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La pédagogie

polémique : le niveau en orthographe baisse

un père d'élève nous écrit :
affolé par le niveau orthographique de son fils élève de sixième, un père de famille nous avait écrit pour demander conseil... Fin juin, ce père d'élève revient vers nous et reprend des arguments souvents entendus. A lire avec la réponse qui lui a été faite.

Bonsoir,

En fin d'anée scolaire, un bilan s'impose: je reste persuadé que mon fils,
qui s'en sort dans les 8 /26 premiers de sa classe de 6 ème, a un niveau en
français artificiellement "dopé".
Je m'explique: son expression écrite, quand il est livré à lui même, reste
catastrophique. 3 dictées en 1 an. Niveau en math, Histoire géo, etc.
rabaissé du fait de ses fautes.

Je ne me souviens pas d'avoir eu ce genre de difficulté quand j'avais son
âge en 6 ème: l'orthographe et la grammaire étaient maîtrisés en grande
partie et les profs n'avaient pas d'état d'âmes avec les dictées: on n'en
est pas mort ni traumatisé, au contraire.

Le programme actuel (est-ce un effet de la politique Mittérandiste ou de la
socialisation du milieu de l'éducation nationale ?) tire les élèves vers le
bas sous prétexte qu'il ne faut pas traumatiser ces pauvres petits et
surtout que les plus doués ne le soient pas trop pour ne pas décourager les
autres.
D'où sort que: "Peu à peu la conscience orthographique se construira, en
sachant que la maturité d'un élève ne permet pas une véritable conscience
orthographique (au delà de trois accords) avant l'âge de 14 ans" ?. En
faisant cela, on fusille d'avance l'élève car les autres professeurs ne se
privent pas de sanctionner l'élève sur ses fautes ( - 2 points / 20 ).
On nage en plein intellectualisme et concepts: dans 10 ans on en sera
toujours à se demander pourquoi nos enfants sont devenus des ânes au Bac !

Un parent d'élève attentif.

T B*

Cher Monsieur,

Il serait idiot de vous faire l'affront de relever dans votre texte vos propres fautes d'orthographe.
Ce serait vexant pour vos professeurs de sixième et discourtois.
Une lecture rapide montrera au lecteur que vous n'appliquez pas les règles de la ponctuation, que vous pouvez oublier une double lettre ici, un accord là…
Un correcteur sévère pourrait vous noter durement.
Je relève en effet une petite quinzaine d'erreurs dont près de la moitié sur les mots…

Un grammairien classique pourrait également venir critiquer votre style, la construction de vos phrases…

Pourtant, le sens du message et son ton polémique n'échapperont à personne.

Écrire c'est effectivement s'exposer.

Des erreurs, nous en faisons tous.
L'urgence, le contexte, la personne destinataire du message… tout cela va jouer sur la forme et le fond de mon écrit.
Vous le notez d'ailleurs : quand votre fils écrit librement son orthographe se relâche…

Le lecteur sardonique viendrait dire que votre message écrit peut-être le contraire de ce que vous dites.

Loin de moi l'idée de critiquer une personne sur son orthographe : chacun construit son histoire avec la langue. La seule vraie question qui compte, c'est que chacun puisse disposer des outils suffisants pour accéder à la langue, se l'approprier, la comprendre dans son histoire et son évolution…
Bien entendu cette appropriation doit lui permettre de progresser dans sa formation, d'accéder plus tard aux emplois qu'il souhaite…

L'orthographe était vous le savez, déjà du temps de Richelieu, l'objet de vifs débats passionnants !

Je possède à la maison des pages écrites par une grand mère juste après la Révolution. Cette brave dame avait décidé de tenir un livre de maison et d'y noter ses meilleures recettes.
Je note comme elle l'écrit, la première phrase d'une recette, " Tartelet de genevre prene une demilivre de pate damande que vous pille bien et vous sismaite de los defleur dorange… "
Si je vous montrais plus loin, des pages écrites par l'une de ses descendantes devenue l'une des premières agrégées de sciences, vous diriez que l'on a progressé.
Et pourtant, il ne manquait pas d'esprits critiques au début du vingtième siècle pour protester avec virulence contre la baisse du niveau !

Le niveau baisse disent les uns : mais le nombre de diplômés n'a jamais été aussi important.
Cela ne doit pas minimiser le fait qu'un travail d'envergure est à mener pour tous et plus encore auprès de ceux qui ne disposent pas des outils culturels " au départ ", mais la comparaison touche vite ses limites.

Autre entrée : si vous comparez l'univers culturel d'un enfant des années soixante et celui d'un enfant d'aujourd'hui vous verrez que les références, le lexique ont singulièrement évolué.
La langue n'est pas un objet rigide. Elle évolue depuis toujours. Des mots nouveaux apparaissent, d'autres meurent, changent d'emploi, disparaissent…

 

 

En français, nous avons de plus cette étrange particularité de constater que l'écrit n'est pas la transcription directe de l'oral. Un même son comporte de nombreuses graphies ce qui n'est pas le cas de toutes les langues.

Faut-il entrer dans le débat idéologique où vous voulez nous conduire ?

Vous vous souvenez de votre sixième, vous avez de la chance… mais quels critères vous permettraient de dire que les évaluations d'hier étaient plus objectives que celles d'aujourd'hui ?
Je ne trouve pas de fondement scientifique à un sentiment.

Vous critiquez les programmes actuels. Ils datent de… 2002 et l'influence " néfaste " de François Mitterrand amoureux de la langue par ailleurs, mériterait une analyse plus précise et argumentée… Ces programmes furent fortement influencés par Luc Ferry avant même qu'il ne devienne ministre, Luc Ferry qui a pourfendu avec virulence Mai 68. François Fillon qui ne me semble pas un gauchiste avéré, Gilles de Robien son successeur, n'envisagent pas de remettre en cause ces programmes de 2002.

Si vous avez entrepris une lecture attentive de ces programmes, vous y noterez que la maîtrise de la langue en est l'objectif premier. Chaque jour, les élèves doivent consacrer 2 h 30 à la lecture et à l'écriture au cycle 2 et 2 h au cycle 3. S'y ajoutent, 12 h hebdomadaires consacrées à la langue en cycle 3 et 10 h en cycle 2.
Toute discipline des programmes devient lieu d'exercice et d'activité sur la langue qui est une préoccupation constante.
La circulaire de rentrée maintient le cap, elle souligne l'importance de l'écrit et veut par exemple inciter les maîtres à réduire l'usage de la photocopie.

La conscience orthographique se construit progressivement. Cela ne veut pas dire qu'on ne la travaille pas très tôt. Mais cela veut dire qu'un enfant de CE2 qui écrit une phrase, même s'il connaît les règles d'accord, aura des difficultés à penser à tout.
Ce fut votre cas quand dans votre message vous avez bien pensé au pluriel d'un accord, oubliant le féminin !

Le travail sur la langue peut être exigeant. Mais plutôt que de parler de " faute " (pour commettre une faute il faudrait être coupable), je parle d'erreur. L'erreur témoigne de ce que l'élève sait faire et nous aide à construire un programme de travail.
Vous parlez de " tirer les élèves vers le bas sous prétexte de ne pas traumatiser ces pauvres petits ". Je vous réponds simplement qu 'il est vain d'opposer plaisir et effort. Ceux qui ne voient dans l'apprentissage de l'orthographe que souffrance obligatoire méconnaissent la langue pour ce qu'elle est : un objet vivant de communication, un patrimoine passionnant. L'orthographe n'a rien d'idiot. Elle permet à l'élève de se forger des outils, d'observer, comparer, manipuler, classer, mener des investigations… L'étude de la langue conjugue la rencontre des situations de communication, la rencontre des textes dans un esprit rationnel.

La dictée, sous sa forme classique, reste un exercice d'évaluation et prend de l'intérêt pour l'élève au moment de la correction si celle-ci lui permet de réfléchir, d'analyser, de comprendre comment la langue se construit.
Il existe nombre d'outils autrement plus efficaces que cette seule activité.

Ces outils n'ont rien d'intellectuel ou d'abstrait, ils font appel à l'observation de la langue, observation réfléchie, c'est à dire une nouvelle fois à l'intelligence de l'élève.

Tous les maîtres n'y sont pas encore formés. L'école publique est une grande maison qui ne se réforme pas en cinq minutes. Néanmoins, il faut aller voir dans les classes le long travail patient et consciencieux qui est entrepris.
Il faut aussi cesser de laisser croire que les maîtres seraient à ce point inconscients ou mépriseraient tant leurs élèves qu'ils chercheraient à les faire échouer.
Pardon en cette fin d'année, de saluer le travail courageux de mes collègues anciens ou débutants. Peu de métiers subissent sans cesse autant de mise en cause. Tout n'est pas rose bien sûr, mais je vois des maîtres très jeunes qui s'engagent et ne comptent pas leur temps. Il faut aussi le dire !

J'observe que très souvent ceux qui nous parlent de " baisse du niveau " ne nous proposent que des outils du passé mis en œuvre lorsque l'école n'était pas ouverte à tous.
Quand j'étais élève, le cancre était encore au fond de la classe, près du radiateur.
Ce copain n'a pas eu droit à la sixième " normale ". Il faisait vingt fautes à la dictée. Et si à la suivante il n'en avait fait que dix-huit, il avait toujours zéro…
En quoi avait-il démérité si ce n'est de n'être pas " bien né " ?

Bernard Couté dans son ouvrage " L'orthographe aux cycle 2 et 3 " chez Retz, nous rappelle que la fonction première de l'orthographe n'est pas d'écrire " sans faute " mais de lire sans hésitation. Nina Catach nous explique que la langue est un plurisystème qui combine deux principes (transcription et inscription) mais est également le produit d'une histoire qui l'a éloigné (le système !) du principe alphabétique, nous rappelle Couté. " Penser l'orthographe comme un système n'en réduit pas la complexité mais permet de l'enseigner de façon rationnelle en dégageant des priorités " " Enseigner l'orthographe comme un ensemble de connaissances nécessaires pour comprendre les mots et leurs relations permet de concevoir des modalités d'apprentissage propres à en faire apparaître la fonctionnalité ".

C'est à cette exigence là, loin des polémiques stériles, que les professionnels s'attachent aujourd'hui.

Bien cordialement

VB

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