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Bonsoir,
En fin d'anée
scolaire, un bilan s'impose: je reste persuadé que mon
fils,
qui s'en sort dans les 8 /26 premiers de sa classe de 6 ème,
a un niveau en
français artificiellement "dopé".
Je m'explique: son expression écrite, quand il est livré
à lui même, reste
catastrophique. 3 dictées en 1 an. Niveau en math, Histoire
géo, etc.
rabaissé du fait de ses fautes.
Je ne me souviens
pas d'avoir eu ce genre de difficulté quand j'avais son
âge en 6 ème: l'orthographe et la grammaire étaient
maîtrisés en grande
partie et les profs n'avaient pas d'état d'âmes
avec les dictées: on n'en
est pas mort ni traumatisé, au contraire.
Le programme
actuel (est-ce un effet de la politique Mittérandiste
ou de la
socialisation du milieu de l'éducation nationale ?) tire
les élèves vers le
bas sous prétexte qu'il ne faut pas traumatiser ces pauvres
petits et
surtout que les plus doués ne le soient pas trop pour
ne pas décourager les
autres.
D'où sort que: "Peu à peu la conscience orthographique
se construira, en
sachant que la maturité d'un élève ne permet
pas une véritable conscience
orthographique (au delà de trois accords) avant l'âge
de 14 ans" ?. En
faisant cela, on fusille d'avance l'élève car les
autres professeurs ne se
privent pas de sanctionner l'élève sur ses fautes
( - 2 points / 20 ).
On nage en plein intellectualisme et concepts: dans 10 ans on
en sera
toujours à se demander pourquoi nos enfants sont devenus
des ânes au Bac !
Un parent d'élève
attentif.
T B*
Cher
Monsieur,
Il serait idiot
de vous faire l'affront de relever dans votre texte vos propres
fautes d'orthographe.
Ce serait vexant pour vos professeurs de sixième et discourtois.
Une lecture rapide montrera au lecteur que vous n'appliquez pas
les règles de la ponctuation, que vous pouvez oublier
une double lettre ici, un accord là
Un correcteur sévère pourrait vous noter durement.
Je relève en effet une petite quinzaine d'erreurs dont
près de la moitié sur les mots
Un grammairien
classique pourrait également venir critiquer votre style,
la construction de vos phrases
Pourtant, le
sens du message et son ton polémique n'échapperont
à personne.
Écrire
c'est effectivement s'exposer.
Des erreurs,
nous en faisons tous.
L'urgence, le contexte, la personne destinataire du message
tout cela va jouer sur la forme et le fond de mon écrit.
Vous le notez d'ailleurs : quand votre fils écrit librement
son orthographe se relâche
Le
lecteur sardonique viendrait dire que votre message écrit
peut-être le contraire de ce que vous dites.
Loin de moi
l'idée de critiquer une personne sur son orthographe :
chacun construit son histoire avec la langue. La seule vraie
question qui compte, c'est que chacun puisse disposer des outils
suffisants pour accéder à la langue, se l'approprier,
la comprendre dans son histoire et son évolution
Bien entendu cette appropriation doit lui permettre de progresser
dans sa formation, d'accéder plus tard aux emplois qu'il
souhaite
L'orthographe
était vous le savez, déjà du temps de Richelieu,
l'objet de vifs débats passionnants !
Je possède
à la maison des pages écrites par une grand mère
juste après la Révolution. Cette brave dame avait
décidé de tenir un livre de maison et d'y noter
ses meilleures recettes.
Je note comme elle l'écrit, la première phrase
d'une recette, " Tartelet de genevre prene une demilivre
de pate damande que vous pille bien et vous sismaite de los defleur
dorange
"
Si je vous montrais plus loin, des pages écrites par l'une
de ses descendantes devenue l'une des premières agrégées
de sciences, vous diriez que l'on a progressé.
Et pourtant, il ne manquait pas d'esprits critiques au début
du vingtième siècle pour protester avec virulence
contre la baisse du niveau !
Le niveau baisse
disent les uns : mais le nombre de diplômés n'a
jamais été aussi important.
Cela ne doit pas minimiser le fait qu'un travail d'envergure
est à mener pour tous et plus encore auprès de
ceux qui ne disposent pas des outils culturels " au départ
", mais la comparaison touche vite ses limites.
Autre
entrée : si vous comparez l'univers culturel d'un enfant
des années soixante et celui d'un enfant d'aujourd'hui
vous verrez que les références, le lexique ont
singulièrement évolué.
La langue n'est pas un objet rigide. Elle évolue depuis
toujours. Des mots nouveaux apparaissent, d'autres meurent, changent
d'emploi, disparaissent
En français,
nous avons de plus cette étrange particularité
de constater que l'écrit n'est pas la transcription directe
de l'oral. Un même son comporte de nombreuses graphies
ce qui n'est pas le cas de toutes les langues.
Faut-il entrer
dans le débat idéologique où vous voulez
nous conduire ?
Vous vous souvenez
de votre sixième, vous avez de la chance
mais quels
critères vous permettraient de dire que les évaluations
d'hier étaient plus objectives que celles d'aujourd'hui
?
Je ne trouve pas de fondement scientifique à un sentiment.
Vous
critiquez les programmes actuels. Ils datent de
2002 et
l'influence " néfaste " de François Mitterrand
amoureux de la langue par ailleurs, mériterait une analyse
plus précise et argumentée
Ces programmes
furent fortement influencés par Luc Ferry avant même
qu'il ne devienne ministre, Luc Ferry qui a pourfendu avec virulence
Mai 68. François Fillon qui ne me semble pas un gauchiste
avéré, Gilles de Robien son successeur, n'envisagent
pas de remettre en cause ces programmes de 2002.
Si vous avez
entrepris une lecture attentive de ces programmes, vous y noterez
que la maîtrise de la langue en est l'objectif premier.
Chaque jour, les élèves doivent consacrer 2 h 30
à la lecture et à l'écriture au cycle 2
et 2 h au cycle 3. S'y ajoutent, 12 h hebdomadaires consacrées
à la langue en cycle 3 et 10 h en cycle 2.
Toute discipline des programmes devient lieu d'exercice et d'activité
sur la langue qui est une préoccupation constante.
La circulaire de rentrée maintient le cap, elle souligne
l'importance de l'écrit et veut par exemple inciter les
maîtres à réduire l'usage de la photocopie.
La conscience
orthographique se construit progressivement. Cela ne veut pas
dire qu'on ne la travaille pas très tôt. Mais cela veut dire
qu'un enfant de CE2 qui écrit une phrase, même s'il
connaît les règles d'accord, aura des difficultés
à penser à tout.
Ce fut votre cas quand dans votre message vous avez bien pensé
au pluriel d'un accord, oubliant le féminin !
Le
travail sur la langue peut être exigeant. Mais plutôt
que de parler de " faute " (pour commettre une faute
il faudrait être coupable), je parle d'erreur. L'erreur
témoigne de ce que l'élève sait faire et
nous aide à construire un programme de travail.
Vous parlez de " tirer les élèves vers le
bas sous prétexte de ne pas traumatiser ces pauvres petits
". Je vous réponds simplement qu 'il est vain d'opposer
plaisir et effort. Ceux qui ne voient dans l'apprentissage de
l'orthographe que souffrance obligatoire méconnaissent
la langue pour ce qu'elle est : un objet vivant de communication,
un patrimoine passionnant. L'orthographe n'a rien d'idiot. Elle
permet à l'élève de se forger des outils,
d'observer, comparer, manipuler, classer, mener des investigations
L'étude de la langue conjugue la rencontre des situations
de communication, la rencontre des textes dans un esprit rationnel.
La dictée,
sous sa forme classique, reste un exercice d'évaluation
et prend de l'intérêt pour l'élève
au moment de la correction si celle-ci lui permet de réfléchir,
d'analyser, de comprendre comment la langue se construit.
Il existe nombre d'outils autrement plus efficaces que cette
seule activité.
Ces outils
n'ont rien d'intellectuel ou d'abstrait, ils font appel à
l'observation de la langue, observation réfléchie,
c'est à dire une nouvelle fois à l'intelligence
de l'élève.
Tous les maîtres
n'y sont pas encore formés. L'école publique est
une grande maison qui ne se réforme pas en cinq minutes.
Néanmoins, il faut aller voir dans les classes le long
travail patient et consciencieux qui est entrepris.
Il faut aussi cesser de laisser croire que les maîtres
seraient à ce point inconscients ou mépriseraient
tant leurs élèves qu'ils chercheraient à
les faire échouer.
Pardon en cette fin d'année, de saluer le travail courageux
de mes collègues anciens ou débutants. Peu de métiers
subissent sans cesse autant de mise en cause. Tout n'est pas
rose bien sûr, mais je vois des maîtres très
jeunes qui s'engagent et ne comptent pas leur temps. Il faut
aussi le dire !
J'observe que
très souvent ceux qui nous parlent de " baisse du
niveau " ne nous proposent que des outils du passé
mis en uvre lorsque l'école n'était pas ouverte
à tous.
Quand j'étais élève, le cancre était
encore au fond de la classe, près du radiateur.
Ce copain n'a pas eu droit à la sixième "
normale ". Il faisait vingt fautes à la dictée.
Et si à la suivante il n'en avait fait que dix-huit, il
avait toujours zéro
En quoi avait-il démérité si ce n'est de
n'être pas " bien né " ?
Bernard Couté
dans son ouvrage " L'orthographe aux cycle 2 et 3 "
chez Retz, nous rappelle que la fonction première de l'orthographe
n'est pas d'écrire " sans faute " mais de lire
sans hésitation. Nina Catach nous explique que la langue
est un plurisystème qui combine deux principes (transcription
et inscription) mais est également le produit d'une histoire
qui l'a éloigné (le système !) du principe
alphabétique, nous rappelle Couté. " Penser
l'orthographe comme un système n'en réduit pas
la complexité mais permet de l'enseigner de façon
rationnelle en dégageant des priorités "
" Enseigner l'orthographe comme un ensemble de connaissances
nécessaires pour comprendre les mots et leurs relations
permet de concevoir des modalités d'apprentissage propres
à en faire apparaître la fonctionnalité ".
C'est à
cette exigence là, loin des polémiques stériles,
que les professionnels s'attachent aujourd'hui.
Bien cordialement
VB |